‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Henriade publiée à Londres. Voltaire déiste. Les lettres philosophiques.

Au printemps de l'année 1726, Voltaire arrivait en Angleterre. Il est à peine nécessaire de rappeler les causes de ce voyage forcé. Les voici en deux mots: au mois de décembre 1725, à l'opéra, Arouet et le chevalier de Rohan avaient échangé quelques propos violents. Peu de temps après, les valets de ce grand seigneur, sous l'œil vigilant de leur maître, rouaient le poète de coups de bâton. Voltaire avait voulu réparer cet outrage par les armes, on l'en avait empêché en l'enfermant à la Bastille, puis en l'exilant.

En butte à la haine des dévots, pour avoir écrit la Henriade, bafoué, à cause de la bastonnade qu'il avait reçue, même par des hommes qu'il pouvait considérer comme ses amis, le poète arrivait en Angleterre très découragée Sa première impression sur ce pays est excellente. Il débarque sur les bords de la Tamise par une radieuse journée de printemps, au moment où tous les marins de Greenwich saluaient le passage du roi et de la reine. Ce qui le frappe en premier lieu, c'est que tous les rameurs, dont il admire la bonne mine, sont des hommes libres -.

La liberté anglaise, voilà ce que Voltaire apprécie plus que toute autre chose dans le pays où il est exilé. Il at-

' 32, 82. A Thieriot. 12 août 1726. 32, 83 A AP^* Bessi'cres. Wandsworth. 15 octobre 1726. 32. 84. A M'" de Bemures. Londres. 16 octobre 1726. 32. 85. A Thieriot. 2 février 1727. — - 23, 13. A M***, 1727.

tache une si grande importance au privilèf^ie de pouvoir penser librement qu'il écrit à son ami Thieriot, trois mois environ après son arrivée: « Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d'apprendre à penser ^ »

La tolérance religieuse qui régnait chez les Anglais permit à Voltaire de publier la Henriadc à Londres : ce fut un grand succès pour lui; le roi, la famille royale, la cour patronnèrent la souscription de son œuvre. Une épître dédicatoire à la reine précédait le poème. Trois éditions furent enlevées en moins de trois semaines. Fait piquant: Voltaire dédiait à une reine protestante un ouvrage dans lequel il traitait le protestantisme d' « erreur ^, » de « dogme criminel ^ », de « coupable secte *. » Comme le remarquait un contemporain: a Si un Anglais allait en France présenter à la reine un poème où il y eût de si belles choses au sujet de la religion romaine, le pauvre auteur, sans doute, ne manquerait pas d'être envoyé en un lieu où il aurait le temps de faire des vers sans être interrompu de personne ^. »

Notons encore qu'en 1733 la Henriade était juridiquement interdite à Paris ^ et qu'en 1739 elle n'y pénétrait guère qu'en contrebande sous la forme de papier d'emballage \

Le Poème de la Ligue était une attaque indirecte contre le fanatisme français du dix-huitième siècle; un livre plein d'actualité qui, au premier abord, semblait n'être qu'un tableau de ce qui se passait en Angleterre, allait formuler nettement les griefs du poète contre l'intolérance de ses concitoyens; nous avons nommé les Lettres philosophiques.

^ 32, 8a. y| Thieriot. la août 1736. — "^ 7, 32. //. Chant I, v. a86. — 3 7, 95. //. Chant V, y. 363. - -» 7, 169. //. Chant X, v. 401. - ^ Dnt. Vol. I, 399. Note. - 63a, i8a. ^. de Cideville. la avril 1733. - 'Dnt. Vol. I, 434.

Même quand il ne l'indique pas formellement, Voltaire, dans cet ouvrage, fait sans cesse un parallèle entre la France et l'Angleterre. Comme dans une peinture où la vivacité de la lumière souligne mieux les ombres, l'admiration qu'il professe pour les idées anglaises fait sentir le blâme qu'il veut infliger aux mœurs et aux institutions de son pays. Ici la satire est transparente et l'attaque directe.

Avant de montrer l'importance que Voltaire attache déjà à cette époque au principe de la liberté religieuse, il ne sera peut-être pas inutile d'indiquer en peu de mots quelles étaient en ce temps-là ses vues sur la religion. L'auteur des Lettres philosophiques est un déiste. Quatre ans avant son arrivée à Londres, dans VEpitre à Uranie *, il disait déjà à M""' de Rupelmonde :

Songe que du Très Haut la sagesse éternelle A gravé de sa main dans le fond de ton cœur La religion naturelle'^.

Nous voilà donc loin du Voltaire souvent peint par ses ennemis comme un athée. La croyance du poète est surtout intellectuelle, parfois elle revêt un haut degré de moralité. Sans doute, on trouve dans ses œuvres des boutades impies, dans lesquelles il parle irrespectueusement de Dieu lui mème^, mais après avoir lu ou parcouru tous ses écrits, nous ne saurions indiquer un seul passage où il nie l'existence de Dieu et nous pouvons en citer un grand nombre où il l'affirme positivement*. Pour l'auteur de VEpitre à Uratue, le Christ est un homme dont la morale est divine:

' Cette épître porte aussi les titres suivants : EpUre à Julie. Le pour et le contre. 8, 315. Dnt. Vol. I, 230. 231. — - 8, 318. Le pour et le contre, 1733. — ^ 32, 260. A d'Argental. Septembre 1734. 9, 358. La mule du pape. 1733. 34, 175. A Fridcric II, roi de Prusse. La Haye, 25 octobre 1740. — ^ Voir l'appendice.

Ses exemples sont saints, sa morale est divine ;

Il console en secret les coeurs qu'il illumine; <*-

Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui '.

Par une de ces contraditions si fréquentes chez Voltaire,

en parlant de Jésus, il s'exprime encore ainsi:

Et si sur l'imposture il fonde sa doctrine

C'est un bonlieur encor d'être trompé par lui 2.

Ces deux vers tout paradoxaux qu'ils sont, montrent bien que leur auteur admire et apprécie non pas Jésus Christ lui-même mais surtout son enseignement. Le fondement de toute morale est d'ailleurs pour lui ce principe qu'il croit « reçu de toutes les nations : ne fixités pas à autrui ce ^ue vous ne voudriez pas qu'on vous fît ^. »

Dans les Lettres philosophiques et dans ses écrits de la même époque, Voltaire prend rudement à partie les théologiens en particulier, et en général tous ceux qui s'occupent de métaphysique *. Les prêtres ne sont pas plus ménagés: le bon quaker des Lettres anglaises se félicite de ce que, dans sa secte, il n'y en a point ^, et, quant aux Anglais, (( ils remercient Dieu d'être protestants quand ils apprennent qu'en France des jeunes gens connus par leurs débauches, et élevés à la prélature par des intrigues de femmes font publiquement l'amour, s'égayent à composer des chansons tendres, donnent tous les jours des soupers délicats et longs, et de là vont implorer les lumières du Saint-Esprit, et se nomment hardiment les successeurs des apôtres^. »

L'un des plus grands griefs que Voltaire ait contre les prêtres et les théologiens, c'est qu'ils sont intolérants, met-

* 8, 317. Le pour et le contre. — - 8, 318. Idein. — ' 23, 35. Remarques sur tes pensées de Pascal. § 43. 1728. — * 23, 76. 77. 78. L.phil. Lettre XIII. J734- 23, 83. Lettre XV. — s 23, 52. Idem. Lettre II. — " 23, 59. Idem, Lettre V.

tant en prison leurs adversaires * quand ils ne les brûlent pas - et déclarant que Dieu est outragé quand on n'est pas de leur avis ^. Ceci nous ramène plus directement à notre sujet. Si Voltaire se montre, dans les Lettres philosophiques y sympathique aux protestants anglais et spécialement aux quakers, les représentants les plus authentiques de ce qu'on est convenu d'appeler le spiritualisme chrétien, c'est qu'il a trouvé parmi eux la liberté religieuse. Malgré le ton ironique sur lequel il parle de Fox, fondateur de la secte des trembleurs, on sent bien qu'il blâme Cromwell de les avoir persécutés; il fait à ce sujet cette réflexion si souvent répétée: « Les persécutions ne servent presque jamais qu'à faire des prosélytes *. » Il relève aussi « les vérités hardies et les conseils justes ^ » que Barclay avait adressés à Charles II, lorsque, dans son apologie des quakers, il lui écrivait : « Tu dois savoir combien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes ^. » Il admire enfin sans réserve le fameux Penn, législateur de la Pensylvanie, et vante ses lois si sages dont la première était: « de ne maltraiter personne au sujet de la religion et de regarder comme frères tous ceux qui croient un dieu " » \'oltaire conserva toujours la grande sympathie qu'il avait pour les quakers; il écrivait encore à la fin de sa vie : « Je vous dirai... que j'aime les quakers. Oui, si la mer ne me faisait pas un mal insupportable, ce serait dans ton sein, ô Pensylvanie, que j'irais finir le reste de ma carrière ^. »

La glorieuse révolution de 1688 avait donné à tout Anglais le droit « d'aller au ciel par le chemin qui lui plaît ^; »

* 33» 53- /«'<'»". Lettre III. — ^ 23, 50. Idnu. Lettre I. — ^ 23, 77. Ident. Lettre XIII. - * 23, 54. Idrttt. Lettre III. - "^ 23, 55. Idetn. Lettre III. - « Ibidem. - 7 23, 56. L. phil. Lettre IV. kers. 1772. - 9 23, 58. L. phil. Lettre V.

depuis lors la Grande-Bretagne était devenue le pays des sectes. Bien loin de s'effrayer de leur nombre, Voltaire fait la réflexion suivante: « S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, son despotisme serait à craindre; s'il n'y en avait que deux, elles se couperaient la gorge; mais il y en a trente, et elle vivent en paix et heureuses ^ » Voilà un de ces passages où, sans avoir l'air d'y toucher, l'auteur des Lettres philosophiques critique finement ce qui se passe au delà du Pas-de-Calais.

Il jouit malignement de voir l'église anglicane et son clergé soumis à l'état *, alors qu'en France, le catholicisme impose sa volonté souvent même au monarque. Il ne s'élève point encore, comme il le fera plus tard, au principe si fécond de la séparation de l'église et de l'état^; il approuve au contraire pleinement la soumission de la société religieuse à la société civile *.

Il vaut la peine de souligner aussi la distinction que \o\taire établit dans la révélation chrétienne entre ce qui n'a qu'une valeur scientifique ou philosophique et ce qui a une valeur spécifiquement religieuse. Parlant, comme s'il croyait à Tautorité de l'Ecriture ^, il dit ceci : « Ce n'est pas la physique mais la morale qu'il faut chercher dans la Bible ; elle doit faire des chrétiens et non des philosophes ^. » Au nom de ce principe très juste que bien des théologiens modernes défendent aujourd'hui. Voltaire demandait à bon droit que l'église laissât chacun discuter en pleine liberté toutes les questions qui ne relèvent pas directement de la religion ^.

* 23, 61. Idem. Lettre VI. — '^23, 59. Idem. Lettre V. — •* 40, 179. A M. Bertrand. Ferney, 19 mars 1765. — * 23, 59. L. phil. Lettre V. — '•23, 26. Remarques sur les pensées de Pascal. § XIIL — ^ 23, 32. Idem. § XXXIL - "î 23, 76. 77. L. phil. Lettre XIIL

Notons enfin les protestations de Voltaire contre la condamnation du théâtre par l'église, l'excommunication des acteurs et l'inconséquence qu'il y avait à « marquer de tant d'infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains, cultivé par les plus grands hommes et admiré

23, 115. Idem. Lettre XXIII.

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