‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Retour de Voltaire en France. Mort de M^c Lccouvrcur. Nouvelles attaques contre le fanatisme. Publication des Lettres philosophiques.

Au mois de mars 1729, Voltaire était de retour en France; un an plus tard, mourait à Paris, Adrienne Lecouvreur. Ce fut un grand chagrin pour le poète intimement lié avec cette célèbre actrice qui, quatre jours avant sa mort, jouait encore le rôle de Jocaste dans Œdipe. Par ordre de l'église, ses restes ne purent franchir la porte d'un cimetière, on l'enterra, le soir, à la Grenouillère. Un vieux fiacre servit de char funèbre, le cortège qui accompagnait à sa dernière demeure cette femme si fêtée, si admirée peu de jours auparavant, comptait trois personnes : un ami et deux porte-faix ^ Quelle différence avec ce qui se passait en Angleterre. A Londres, l'année de la mort d'Adrienne Lecouvreur, on avait en grande pompe déposé à Westminster la dépouille mortelle de la célèbre comédienne Oldfield'-^. Voltaire, qui relève le contraste de ces faits, est outré des procédés barbares du clergé français, il conseillera plus tard aux acteurs de cesser leurs représentations jusqu'à ce qu'on leur ait promis de ne plus les traiter comme des parias-^; pour le moment il compose un court poème intitulé : La mort de M''*" Lecouvreur. Dans la lettre par laquelle il l'envoie à Thieriot, il s'exprime ainsi :

* Dnt. Vol. I, 431. — - 23, 114. L.phil. Lettre XXIII. Comparer 2, 31, 3a. Zaïre. Epitre dédicatoire. 1733. — ^ 38, 329. A M^^' Clairon, 27 août 1761.

« Et dût la troupe des dévots

Que toujours un pur zèle enflamme

Entourer mon corps de fagots,

Le tout pour le bien de notre âme »,

je ne puis m'empêcher de laisser aller ces vers ^ » Ils ne furent pas publiés mais simplement colportés de salon en salon. En voici quelques uns qui attisèrent sans doute les colères déjà déchaînées contre Voltaire à l'apparition des Lettres philosophiques en France :

Que direz-vous, race future, Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure Qu'à ces arts désolés font des hommes cruels?

Ils privent de la sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels. Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle; Je les ai vus soumis, autour d'elle empressés : Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle! Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez ! Non, ces bords désormais ne seront plus profanes; Ils contiennent ta cendre; et ce triste tombeau. Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,

Est pour nous un temple nouveau !

Ah! verrai-je toujours ma faible nation,

Incertaine en ses vœux, flétrir ce qu'elle admire;

Nos mœurs avec nos lois toujours se contredire;

Et le Français volage endormi sous l'empire De la superstition?

Quoi ! n'est-ce donc qu'en Angleterre Que les mortels osent penser ?

O rivale d'Athène, ô Londre ! heureuse terre!

Ainsi que les tyrans vous avez su chasser

Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre.

C'est là qu'on sait tout dire, et tout récompenser ;

Nul art n'est méprisé, tout succès a sa gloire ;

^ 3a, 104. A Thieriot. \" mai 1731.

Et Lecouvreur à Londrc aurait eu des tombeaux

Parmi les beaux esprits, les rois et les héros.

Quiconque a des talents à Londre est un grand homme ^

Ces acteurs que Voltaire défendait si chaleureusement commençaient à propager ses idées en interprétant ses pièces, ils avaient ainsi droit à sa reconnaissance. Quand M^^^ Gaussin dans le rôle de Zaïre ^ disait en parlant d'Orosmane :

Dieu pourrait-il haïr un cœur si magnanime? Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus, S'il était né chrétien, que serait-il de plus ? •*

n'y avait-il pas là une protestation contre la tendance à mépriser toute vertu en dehors du christianisme et à condamner tout ce qu'il peut y avoir de bon dans une religion qu'on ne professe pas ^.

On sait que dès le commencement de sa carrière littéraire Voltaire porta volontiers ses préoccupations philosophiques au théâtre, il n'en est pas moins étonnant de trouver jusque dans un livret d'opéra composé par lui en 1733 des vers dont l'inspiration n'est point étrangère à sa haine contre le fanatisme ^.

Depuis la mort d'Adrienne Lecouvreur, l'hostilité de Voltaire contre le clergé persécuteur grandit. En 1732 parait VEpître à Uranie, composée dix ans plus tôt; à la suite d'une plainte portée contre lui par l'évêque de Paris, M. de Vintimille, Voltaire, traduit devant le lieutenant de police, s'en tire, comme il le fera maintes et maintes fois, en déclarant qu'il n'en est pas l'auteur^.

Dans les premiers chants de la Piicelle, les gens d'égHse

^ 8, 321. 322. La mort de .)/"• Lecouvreur. 1730. — ^ 32, 151. ^ (/e Formant. Septembre 1732, — 3 2, 69. Zaïre. Acte IV, scène I. 1732. — * 8, 106. La pucelle. Chant V, v. 64-90. 1735. — •*' 2, loi, 102. Tanis et Zélide . Acte IV, scène I, 1733. — 6 Dnt. Vol. I, 459.

sont fort maltraités \ le poète se plait à retracer tous les méfaits des inquisiteurs et les ridiculise en ces termes :

Ces saints docteurs, assis en jugement,

Ont pour habits plumes de chat-huant;

Oreilles d'âne ornent leur tête auguste,

Et pour peser le juste avec l'injuste,

Le vrai, le faux, balance est dans leurs mains.

Cette balance a deux larges bassins ;

L'un tout comblé contient l'or qu'ils escroquent,

Le bien, le sang des pénitents qu'ils croquent ;

Dans l'autre sont bulles, brefs, oremus,

Beaux chapelets, scapulaires, agnus '^.

Plus loin, quand le cordellier Grisbourdon s'étonne de trouver aux enfers Sainte-Dominique, le bon père lui explique ainsi son malheur :

Pour moi, je suis dans la noire séquelle Très justement, pour avoir autrefois Persécuté ces pauvres albigeois.

Je n'étais pas envoyé pour détruire, Et je suis cuit pour les avoir fait cuire ■\

Il est d'ailleurs en nombreuse compagnie si l'on en croit les vers qui suivent :

Oh! quand j'aurais une langue de fer.

Toujours parlant je ne pourrais suffire, Mon cher lecteur, à te nombrer et dire Combien de saints on rencontre en enfer ^.

Les poursuites dirigées à Paris contre les Lettres anglaises manifestèrent à leur tour l'hostilité des dévots contre Voltaire. Elles avaient paru en anglais, à Londres, en 1733. Décidé à les publier en France, leur auteur comprend bien le danger qu'il court: « Ces lettres, écrit-il, à

1 8, 81. La pucelle. Chant III, v. 113 et suivants. 1735. — - 8, 83. Idetu. Chant III, V. 166. 1735. — '^ 8, 108. 109. Idetu. Chant V, v. 175. 1735. — * Ibidem, v, 180.

Vernet, ont paru philosophiques aux lecteurs de Londres; et à Paris on les appelle déjà impies, sans les avoir vues.

Celui qui passe ici pour un tolérant, passe bientôt pour un athée. Les dévots et les esprits frivoles, les uns trompeurs et les autres trompés, crient à l'impiété contre quiconque ose penser humainement ; et, de ce qu'un homme a fait une plaisanterie contre les quakers, nos catholiques concluent qu'il ne croit pas en Dieu *. »

Pour conjurer l'orage, Voltaire lit au cardinal de Fleur}' les passages qui concernent les trembleurs, après en avoir retranché « tout ce qui pouvait effaroucher sa dévote et sage éminence - ; » il <( égaie ^ » le chapitre sur Locke où il traite de l'immortalité de l'ame, « pour ne pas heurter de front nos seigneurs les théologiens, gens qui voient si clairement la spiritualité de l'âme qu'ils feraient brûler, s'ils pouvaient, le corps de ceux qui en doutent *. » Il prend mille précautions pour que Jore qui imprime à Rouen ses Lettres ne les publie pas avant le moment propice et ne divulgue pas le nom de leur auteur ^ ; il demande à M. de Formont et à de Cideville « de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandales ^. « Il estime qu'il est perdu si l'édition française paraît avant le moment voulu ', il craint que la moindre imprudence ne cause la perte de Jore, trop audacieux ^. Ces craintes n'avaient rien d'exagéré, « puisqu'en 1728 un décret portait ou plutôt maintenait contre imprimeurs et libraires la peine de la confiscation, du carcan, des galères, n'eussent-ils publié qu'une page non revêtue de l'estampille officielle'^. »

^ 32, 213. A Jacob Vernet. Paris, 14 septembre 1733. — - 32, 163. A de Formont. Paris, novembre 1732. — ' 32, 166. A de Cideville. 15 décembre 1732. — '' Ibidem. — ' 32, 192. A de Cideville. 10 juin 1733. — " 32, 205. A de Formont. Paris, 26 juillet 1733. — " 32, 206. A Jhieriot. 28 juillet 1733. — 8 32, 214. A de Cideville. 15 septembre 1733. — ^ Renard. Monsieur Faguct et le di.\-Jmitirnie siècle. Nouvelle-Revue 15 mai 1891. Page 317.

Ce que Voltaire redoutait arriva précisément. Pendant qu'il assistait à MonjeU;, près d^Autun, au mariage du duc de Richelieu avec M"*^ de Guise, il apprit que ses lettres étaient publiées sous son nom. Il n'eut que le temps de fuir en Lorraine pour échapper à l'intendant de Dijon, qui avait reçu du roi l'ordre de le faire enfermer à Auxonne ^ Quant à son livre, le lo janvier 1734, il fut brûlé par l'exécuteur de la haute justice « comme scandaleux, comme contraire à la religion, aux bonnes moeurs et au respect dû aux puissances 2. »

Au moment où l'on commençait à poursuivre les Lettres philosophiques, Voltaire écrivait à de Cideville : « Il est triste de souffrir, mais il est plus dur encore de ne pouvoir penser avec une honnête liberté, et que le plus beau privilège de l'humanité nous soit ravi : fari quae sentiat. La vie d'un homme de lettres est la liberté. Pourquoi faut-il subir les rigueurs de l'esclavage, dans le plus aimable pays de l'univers, que l'on ne peut quitter, et dans lequel il est si dangereux de vivre !... Mais enfin je finirai par renoncer ou à mon pays ou à la passion de penser tout haut ^. »

Grâce à l'hospitalité de la marquise du Châtelet, Voltaire put encore pendant bien des années échapper à la dure nécessité d'opter définitivement entre la liberté et la France.

^ Dnt. Vcl. II, 27. — 2 Dnt. Vol. II, 37. - ' 32, 214. A de CidevilU. 15 septembre 1733.

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