‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Arrivée de Voltaire à Cirey. L'ode sur le fanatisme. Le mondain. Mm* du Châtelet. Correspondance avec Frédéric de Prusse. Nouvelle condamnation des œuvres de Voltaire. Dissentiments entre le prince et le poète.

En 1734, pendant Tété, M""^ du Châtelet ouvrait à Voltaire les portes de sa maison à Cirey. « Ce séjour délicieux et enchanté \ » comme l'appelle M""^ de Grafigny, « ce bijou *, » selon l'expression de Voltaire, ne devait le protéger qu'imparfaitement.

La tragédie d'Aîpre composée à cette époque ^ montre que le poète était toujours préoccupé par la question de la tolérance religieuse. Il se passionne même pour elle. Dans VOde sur le fanatisme composée en 1736, après avoir nettement séparé la cause de la religion de celle des abus commis en son nom *, il attaque violemment les jansénistes et les moUnistes dont les querelles risquent, selon lui, de faire renaître pour Paris les jours affreux de la Saint-Barthélémy. Quoiqu'il se pose en défenseur de la liberté religieuse, il n'établit aucune différence entre persécuteurs et persécutés, dans son langage énergique et cinglant, voici le portrait qu'il fait indistinctement de tous ceux qu'enflamme la rabies iheologica :

^ Dnt. Vol. II, 233. — - 34, 388. A d'Argenson. Cirey, 15 avril 1744. — ^ Dnt. Vol. II, 80. 81. — * 9, 105. Ode sur le fanatisme. 1736.

Lorsqu'un dévot atrabilaire,

Nourri de superstition,

A, par cette affreuse chimère,

Corrompu sa religion,

Le voilà stupide et farouche ;

Le fiel découle de sa bouche,

Le fanatisme arme son bras ;

Et, dans sa piété profonde,

Sa rage immolerait le monde

A son Dieu, qu'il ne connaît pas ^

Il y avait là de quoi attirer sur Voltaire toutes les haines des dévots ; comme nous allons le voir, ce fut pour un écrit beaucoup plus anodin qu'il allait être inquiété de nouveau.

Le 3 novembre 1736 mourait l'abbé de Bussi, évêque de Luçon ; on trouva chez lui une satire de Voltaire intitulée : Le monàain -. Les ennemis du poète s'empressèrent de la répandre après l'avoir défigurée. Ecrite sur un ton badin, elle était peu respectueuse à l'égard de nos premiers parents. Il n'en fallait pas plus pour faire tomber sur son auteur les foudres d'un clergé prompt à avaler le chameau et à couler le moucheron. Menacé d'un nouveau séjour à la Bastille, l'hôte de M'"*^ du Châtelet s'enfuit précipitamment à Vassy. Le matin de son départ, à quatre heures, il écrivait au comte d'Argental : « Je partirais avec une joie inexprimable ;... je mettrais entre l'envie et moi un assez grand espace pour n'en être plus troublé ; je vivrais, dans les pays étrangers, en Français qui respectera toujours son pays ; je serais libre, et je n'abuserais point de ma liberté ; je serais le plus heureux homme du monde : mais votre amie est devant moi, qui fond en larmes. Mon cœur est percé. Faudra-t-il la laisser retourner seule dans un château

< 9, 106. Idem. - - Dnt. Vol. III, 114.

qu'elle n'a bâti que pour moi ^ ? » Il espère encore que les menaces qui pèsent sur lui ne sont qu'une fausse alerte ', il gémit sur son sort en ces termes : « Quelle vie affreuse ! Etre éternellement bourrelé par la crainte de perdre, sans forme de procès, sa liberté sur le moindre rapport, j'aimerais mieux la mort -. »

L'absence de Voltaire fut courte, mais elle n'en fut pas moins pénible pour la marquise. Elle travaille à le faire revenir et déclare « qu'elle emploie plus de politique pour le conduire que tout le Vatican n'en emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers *. »

Jusqu'à la fin de sa vie M"'^ du Châtelet veille avec une grande sollicitude sur le poète. Elle ouvre les lettres que ses hôtes de Cirey expédient ou reçoivent, interceptant ainsi toute nouvelle qui peut nuire à Voltaire et prévenant au besoin les attaques de ses ennemis. Elle met sous clef les premiers chants de la Pucelle si compromettants pour leur auteur, elle l'empêche ainsi de les communiquer à Frédéric de Prusse, qui les réclame avec instance ^, C'est à cette époque en effet que remontent les premières lettres des deux illustres correspondants. L'auteur de la Henriade n'est pas en odeur de sainteté en Allemagne. C'est presque en cachette que le jeune prince lui écrit pour ne pas trop froisser ses sujets : « Des personnes superstitieuses, lui ditil, ont été scandalisées de ce que j'étais en commerce de lettres avec vous : cts personnes me soupçonnent d'ailleurs de ne point croire, à la rigueur, tout ce qu'elles nomment articles de foi. Vos ennemis les ont si fort prévenus par les calomnies qu'ils répandent sur votre sujet, avec la dernière

' 33» 19 20. A d'Argental. Décembre 1736. — - Ibidem. — ' Ibidem. — ^ Dnt. Vol. II, 117. — • 33, 85. A Frédéric, prince royal de Prusse. Juillet 1737.

malignité, que ces bons dévots damnent saintement ceux qui vous préfèrent à Luther et à Calvin, et qui poussent l'endurcissement de cœur jusqu'à oser vous écrire K » Sous la plume des deux amis, les invectives contre l'intolérance des théologiens vont leur train : « Tout roi qui ne les favorise pas, écrit le poète, sera damné. Vous savez, monseigneur, que le mieux qu'on puisse faire, c'est d'abandonner à euxmêmes ces prétendus précepteurs et les ennemis réels du genre humain -. » Et Frédéric de lui répondre : « A l'égard des théologiens, il me semble qu'ils se ressemblent tous, de quelque religion et de quelque nation qu'ils soient ; leur dessein est toujours de s'arroger une autorité despotique sur les consciences ; cela suffît pour les rendre persécuteurs zélés de tous ceux dont la noble hardiesse ose dévoiler la vérité ; leurs mains sont toujours armées du foudre de Tanathème, pour écraser ce fantôme imaginaire d'irréligion, qu'ils combattent sans cesse, à ce qu'ils prétendent, et sous le nom duquel en effet ils combattent les ennemis de leur fureur et de leur ambition. Cependant, à les entendre, ils prêchent l'humilité, vertu qu'ils n'ont jamais pratiquée, et se disent les ministres d'un Dieu de paix qu'ils servent d'un cœur rempli de haine et d'ambition. Leur conduite, si peu conforme à leur morale, serait à mon gré seule capable de discréditer leur doctrine. Le caractère de la vérité est bien différent. Elle n'a besoin ni d'armes pour se défendre, ni de violence pour forcer les hommes à la croire ; elle n'a qu'à paraître, et, dès que sa lumière a dissipé les nuages qui la cachent, son triomphe est assuré *^ »

Saluant déjà l'avènement du jeune prince, \'ohaire lui

* 33> 35- ^^ Frédéric, prince royal de Prusse. Remusberg, 8 février 1737.

2 32, 404. Au prince royal de Prusse. Paris, a6 août 1736.

•' 32, 410. 411. De Frédéric, prince royal de Prusse. 9 septembre 1736.

adresse cet éloge qui est en même temps un conseil : « Un des plus grands biens que vous ferez aux hommes, ce sera de fouler aux pieds la superstition et le fanatisme ; de ne pas permettre qu'un homme en robe persécute d'autres hommes qui ne pensent pas comme lui '. »

Au mois de février 1739, alors qu'il médite la tragédie de Mahomet et qu'il n'a certes pas besoin d'être stimulé dans son travail, Voltaire est l'objet de nouvelles attaques de la part de ses ennemis religieux. Traité d'athée par Desfontaines dans la Voltairomanie'^, il se plaint amèrement à Frédéric des persécutions dirigées contre lui: « Je suis en France parce que M""^ du Châtelet y est, sans elle, il y a longtemps qu'une retraite plus profonde me déroberait à la persécution et à l'envie.... Si l'abbé Desfontaines et ceux de sa trempe, qui me persécutent, se contentaient de libelles diffamatoires, encore passe; mais il n'y a point de ressorts qu'ils ne fassent jouer pour me perdre. Tantôt ils font courir des écrits scandaleux, et me les imputent ; tantôt des lettres anonymes aux ministres, des histoires forgées à plaisir par Rousseau, et consommées par Desfontaines ; de faux dévots se joignent à eux, et couvrent du zèle de la religion leur fureur de nuire. Tous les huit jours je suis dans la crainte de perdre la liberté ou la vie; et, languissant dans une solitude, et dans l'impuissance de me défendre, je suis abandonné par ceux même à qui j'ai fait le plus de bien, et qui pensent qu'il est de leur intérêt de me trahir ^. »

Il soumet au prince de Prusse quelques vers ajoutés à la Henriade dans lesquels il proteste contre la damnation des hérétiques *. Son jeune ami lui répond en l'exhortant à la

^ 33, 60. Ah prince royal de Prusse. 17 avril 1737. — - 33, 37a. A l'abbé Moussinot. Janvier 1739; 33, 382. Au chancelier Daguesseau. 11 février 1739. ^ 33i 396- 397- ^ Frédéric, prince roijal de Prusse. 26 février 1739. — ^ 33» 428. A Frédéric, prince royal de Prusse. 15 avril 1739.

prudence: « Ménagez la race des bigots, et craignez vos persécuteurs; ce seul article est capable de vous faire des affaires de nouveau ; il n'y a rien de plus cruel que d'être soupçonné d'irréligion. On a beau faire tous les efforts ima ginables pour sortir de ce blâme, cette accusation dure toujours; j'en parle par expérience, et je m'aperçois qu'il faut être d'une circonspection extrême sur un article dont les sots font un point principal*. » Ces conseils pas plus que les précautions de M"'^ de Châtelet ne suffiront pour détourner les coups qui vont de nouveau frapper le poète.

Prault, libraire de l'époque, avait publié quelques œuvres de Voltaire en tête desquelles figuraient les premiers chapitres du Siècle de Louis XIV. Le livre n'avait pas encore paru qu'il était saisi et supprimé pour avoir été imprimé sans privilège, ni permission. Le malheureux libraire était frappé d'une amende de 500 livres et condamné à la fermeture de sa boutique pour trois mois. Quant à l'auteur, il était exilé de Paris. Un bon abbé déclarait la punition légère contre un homme « qui se fait gloire d'en vouloir à Dieu, à la religion et aux bonnes mœurs -. » Voltaire au contraire s'étonne d'être si mal traité : « Je ne connais aucun autre ultramontain qui ait parlé de la cour de Rome avec plus de circonspection, et j'ose dire que le frontispice de cet ouvrage était l'entrée d'un temple bâti à l'honneur dé la vertu et des arts. Les premières pierres de ce temple sont tombées sur moi; la main des sots et des bigots a voulu apparemment m'écraser sous cet édifice ; mais ils n'y ont pas réussi et l'ouvrage et moi nous subsisterons ^. » Il se console donc vite d'avoir vu ses œuvres condamnées et deux mois plus tard il écrit à Frédéric: « Il v a dans toute

^ 33, 440. De Frédéric, prince royal dt Prusse. 16 mai 1739. — - Dnt. Vol. II, 263. — ^ 34, 56. A de Cidcville. Bruxelles, 9 juin 1740.

cette persécution un excès de ridicule et de radotage qui fait que j'en ris au lieu de m'en plaindre K »

Le roi et le poète ne sont d'ailleurs plus tout à fait d'accord sur l'attitude à observer en face du fanatisme. Frédéric est devenu sceptique, il craint avant tout de voir son repos troublé. Il composera « quelques psaumes pour donner bonne opinion de son orthodoxie ^, » il engage son ami à en faire autant: « Il faut se prêter aux fantaisies d'un peuple futile, pour éviter la persécution et le blâme ; car, après tout, ce qu'il y a de désirable en ce monde, c'est de vivre en paix ^. « Plus tard il écrit encore à Voltaire :

Croyez-moi, c'est peine perdue Que de prodiguer le bon sens Et d'étaler des arguments Aux bœufs qui traînent la charrue '.

L'auteur de la Henriade est dans de tout autres sentiments. La nouvelle que le roi de Prusse « fait revenir de pauvres anabaptistes qu'on avait chassés de leur pays, enchante son esprit tolérant ^ ; » et, dans une épître au souverain, dont la seconde partie est comme une prière, il s'exprime ainsi :

O ciel ! veillez sur lui, si vous aimez la terre: Ecartez loin de lui les foudres de la guerre ; Mais écartez surtout les poignards des dévots. Que le fou Loyola défende à ses suppôts D'imiter, saintement, dans les champs germaniques Des Châtels, des Cléments, les forfaits catholiques. Je connais trop l'Eglise et ses saintes fureurs. Je ne crains point les rois, je crains les directeurs ;

^ 34» 63. A Frédéric, prince royal de Prusse. Bruxelles, 26 juin 1740.

* Î4, 54. De Frédéric, prince roijal de Prusse. Berlin, 6 janvier 1740. ' Ibidem.

* 34> 263. De Frédéric, roi de Prusse. Renhenbach. 24 août 1741. ^ 34, 169. A Frédéric II. La Haye, 17 octobre 1740.

Je crains le front tondu d'un cuistre à robe noire, Qui, du Vieux Testament lisant du nez l'histoire, D'Aod et de Judith admirant les desseins, Prêche le parricide, et fait des assassins ^

Enfin les conseils que Voltaire adresse au jeune prince touchant l'église catholique, personnification du fanatisme, valent la peine d'être cités:

Vous que la raison pure éclaire, Comment craindriez vous de faire Ce qu'ont fait vos braves aïeux '^, Qui, dans leur ignorance heureuse, Bravèrent la puissance affreuse De ce monstre élevé contre eux?

Hélas! votre esprit héroïque Entend trop bien la politique Je vois que vous n'en ferez rien.

Tous les dévots, saisis de crainte, Ont déjà partout fait leur plainte De vous voir si mauvais chrétien.

Content de briller dans le monde, Vous leur laissez l'erreur profonde Qui les tient sous d'indignes lois.

Le plus sage aux plus sots veut plaire, Et les préjugés du vulgaire Sont encore les tyrans des rois •'.

Et des poètes, aurait-il pu ajouter, en pensant à lui-même. En effet moins de deux ans après le moment où il écrivait ces vers, poussé par l'ambition d'entrer à l'Académie, il adorait ce qu'il avait brûlé et s'exposait ainsi aux justes sarcasmes du roi de Pmsse.

* 9, 245. Epitre au roi de Prusse. A Bruxelles, 9 avril 1741. 'Au treizième siècle, ils chassèrent tous les prêtres. Hachette, d'après l'édition de Kehl. 34, 256. A Frédéric II. Bruxelles, 3 août 1741. ■^ 34, 256, 257. A Frédéric //. Bruxelles, 3 août 1741.

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