‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 101 sur 431 · ABRAHAM HIRSCH · texte numérisé non relu

ABRAHAM HIRSCH

repos, à sa faveur et à sa considération auprès du prince.

Le 23 novembre 1750, d’après le récit de la partie adverse, Voltaire mandait chez lui, à Potsdam, un banquier juif, du nom d’ Abraham Hirsch (les écrivains contemporains l’appellent indifféremment Hirsch ou Hirschell),et lui proposait d’aller, pour son compte, à Dresde, lui acheter des billets de la Stcuer , à trentecinq pour cent de perte.

Je répondis au dit sieur Voltaire, qu’un pareil commerce ne pouvoit manquer do déplaire au roi de Prusse; sur quoi, il me protesta qu’il étoit trop prudent pour ne rien entreprendre sans le consentement de Sa Majesté; qu’au contraire, si je m’acquiltois bien de sa commission et lui procurois des billets à trente cinq pour cent de perle, je pourrais sûrement compter sur sa protection, et sur un titre extrêmement flatteur pour moi. De pareilles espérances me firent accepter une lettre de change do quarante mille livres sur Paris; une autre de quatre mille écus sur le juif Ephraim, une autre de quatre mille quatre cents écus sur mon père. Enfin, suivant des conventions faites entre nous, je lui remis des diamans, qu’il garda pour sa sûreté de la somme de dix-huit mille quatre cent trente écus , qu’il venoit de me confier avant de partir pour Dresde '.

Hirsch partit. Mais il n’était pas arrivé à Dresde, que les intentions du poète n’étaient plus les mêmes; un brusque revirement s’était opéré dans son esprit, et, la poste suivante, il faisait protester la lettre de change de quarante mille livres sur Paris, que Hirsch avait déjà uégociée par M. Homan de Leipsick. Quel était le secret de ce changement inattendu? Voici l’interpréta-

1. Supplément aux OEuvres posthumes Je Frédéric II, roi de Prusse iHer.iii, 1780), t. 1, p. 340. Exposé du procès.

DÉMARCHE D'ÉPHRAIM.

tion que lui donne l’israélite. Éphraïm, sur lequel Abraham Hir.-ch avait accepté une lettre de change de quatre mille écus, très-connu plus tard comme fermier de la monnaie et avec qui Frédéric fabriquera si ténébreusement ses tiers de Saxe 1 , ayant eu connaissance de ces manœuvres, s’était présenté, dès le lendemain du départ de son coreligionnaire, chez l’auteur de la Henriade, qu’il réussit à alarmer sur la moralité et la solidité de l'homme auquel il s’était inconsidérément livré. Hirsch vendait fréquemment des diamants à la cour de Dresde; était-il supposable qu’il compromit pour une affaire accidentelle, qui avait d’ailleurs ses périls des rapports fréquents et fructueux; et n’était-il pas bien plus à redouter d’être trahi que servi par une telle voie? L’argument, en tous cas, était de nature à faire impression. Fallait-il renoncer pour cela à une spéculation avantageuse et des plus praticables en des mains moins suspectes? C’eût été alors qu’Éphraïm eût offert au poète de lui faire avoir pour trente mille écus de billets de la Sleuer, sans rien prétendre que l’honneur de sa protection à la cour, « ce que le sieur Voltaire, ajoute Hirsch, ne refuse jamais à pareil prix.»

Voltaire, il est vrai, racontera bien différemment l’origine de ses rapports avec le juif. Ce n’est pas lui qui le mande à Potsdam, c’est Hirsch qui le vient trouver, lui offre des billets de la Steuer, et le sollicite publiquement d'en prendre « comme les autres2. »

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didol, 18<i0)t t. Il, p, 149.

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 509. Lettre de Voltaire à Frédéric.

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