AIGRES REPROCHES
J’ai été bien aise de vous recevoir chez moi, lui écrivait le roi; j’ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances, et j’ai dû croire qu’un homme de votre âge, lassé de s'escrimer contre les auteurs et de s'exposer à l’orage, venait ici pour se réfugier comme en un port tranquille; mais vous avez d’abord, d’une façon assez singulière, exigé de moi do ne point prendre Fréron pour m’écrire des nouvelles. J’ai eu la faiblesse ou la complaisance de vous l’accorder, quoique ce n’était pas à vous de décider de ceux que je prendrais en service. D’Arnaud a eu des torts envers vous; un homme généreux les lui eût pardonnés: un homme vindicatif, poursuit ceux qu’il prend en haine. Enfin quoique d'Arnaud ne m’ait rien fait, c’est par rapport à vous flu’il est parti d'ici. Vous avez été chez le ministre de Russie lui parler d'affaires dont vous n’aviez pas à vous mêler, et l’on a cru que je vous en avais donné la commission. Vous vous êtes mêlé des affaires de madame de Bentenrk sans que ce fût certainement de votre département. Vous avez la plus viaine affaire du monde avec le juif. Vous avez fait un train affreux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe, qu’on m’en a porté de graves plaintes. Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée, et je vous avertis que, si vous avez la passion d’intrigues et de cabales, vous vous êtes très- mal adressé. J’aime des gens doux et paisibles, qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tragédie : en cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise do vous voir; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions, et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici, et vous pouvez tout autant rester à Berlin >.
Cette lettre est un résumé <le tout ce que Frédéric avait depuis longtemps sur le cœur. Il avait un instant sérieusement songé à charger Frérün de sa correspondance et de ses affaires littéraires; mais, à la première nouvelle, Voltaire avait poussé les hauts cris, et il avait
t. Voltaire, Œuvres complètes (Heuchot), t. LV, p. 570, 580. I.ellre de Frédéric à Vollaire: l’olsdam, 24 février 1761.