EMPORTE LE SIECLE DE LOUIS XIV
vrage, sans prévoir les terribles conséquences d’une indiscrétion qu'ils regardaient, l’un et l’autre, comme très-vénielle. Encore Lessing eût-il dû être plus circonspect; mais il eut la faiblesse d’admettre dans la confidence un ami qui ne sut pas se taire, et fit si bien que Voltaire apprit que son exemplaire courait les champs. On s’imagine aisément sa fureur, son agitation , presque son désespoir. Il appelle l’imprudent secrétaire, lui fait subir un long interrogatoire, auquel ce dernier répond du mieux qu’il peut. Malheureusement, Lessing avait quitté Berlin, et, qui pis est, emporté le Siècle de Louis XIV avec lui. « Alors, nous dit son historien, éclata la colère de Voltaire. 11 accabla Kichier des injures les plus basses, il l’accusa d’avoir volé l’ouvrage pour le faire traduire et même imprimer par Lessing. Il l’obligea à écrire sur le champ à son ami une lettre insultante dont il lui dictait les termes, lettre dans laquelle Richier lui redemandait le livre qu’il avait emporté; et puis il chassa le malheureux jeune homme de son service. » Cette lettre, qu’on nous dit si offensante, et qui avait au moins le droit d’être sévère, ne s’est pas retrouvée. En revanche, nous avons la réponse de Lessing à Richier, eu lui retournant les feuilles qu’il lui avait si étourdiment emportées. Cette lettre est en français; elle s’adressait infiniment plus, en réalité, au poète qu’au secrétaire. On ne sera pas fâché d’avoir du français de Lessing, et, quoique un peu longue, nous la reproduirons intégralement :
Vous me croyez donc coupable, monsieur, d’un tour des plus traîtres ? et je vous parois assez méprisable pour me traiter
LETTRE ADRESSÉE A HICHIER.
comme un voleur, qui est hors d’alteinte? on ne lui parle raison, que parce quo la force n’est pas de mise.
Voilà l’exemplaire dont il s'agit. Je n'ai jamais eu le dessein de le garder. Je vous l'aurois me' me renvoyé sans votre lettre, qui est la plussingulière du monde. Vous m’v donnez des vues, que je n’ai pas. Vous vous imaginez que je m’élois mis à traduire un livre, dont M. Henning a annoncé, il y a longtems, la traduction, comme étant déjà sous presse. Sachez, mon ami, qu’en fait des occupations littéraires, je n’aime pas à me rencontrer avec qui que ce soit. Au reste, j’ai la folle envie de bien traduire, cl, pour bien traduire Mr. de Voltaire, je sais qu’il se faudroit donner au diable. C’est ce que je ne veux pas faire. — C’est un bon mot quo je viens de dire: trouvez-le admirable, je vous prie ; il n’est pas de moi. — Mais, au fait, vous vous attendez à des excuses, et les voilà. J’ai pris sans votre permission avec moi, ce quo vous ne m’aviez prété qu’en cachette. J’ai abusé de votre confiance , j’en tombe d’accord. Mais csl-cc ma faute si contre ma curiosité ma bonne foi n’est pas la plus forte? En partant de Berlin, j’avois encore A lire quatre feuilles. Mettez-vous à ma place, avant que de prononcer contre moi. Mr. de Voltaire pourquoi n'est-il pas un Limiers ou un autre compilateur, les ouvrages desquels on peut finir partout, parce qu'ils nous cnnuyent partout? Vous dites dans votre lettre : Mr. de Voltaire no manquera pas de reconnaître ce service, qu’il attend de votre probité. Par ma foi voilà autant pour le brodeur. Ce service est si mince et je m’en glorifierai si peu, que Mr. de Voltaire sera assez reconnaissant, s’il veut bien avoir la bonté de l’oublier. Il vous a fait beaucoup de reproches, que vous ne méritez pas? j'en suis au désespoir ; dites lui donc que nous sommes amis, et que ce n’est qu’un excès d’amitié qui vous à fait faire cette faute, si c’en est une de votro part. Voilà assez pour gagner les pardons d'un philosophe, etc. '.
A défaut de la lettre de Voltaire, qui ne nous est pas parvenue, la réponse de Lessing à Richier nous édifie assez sur sa teneur pour que nous soyons en
1. Adolf Stahr, leasing. Sein leben and Seine Werke. (Berlin, 1864), p. 101.