LETTRE DE VOLTAIRE A LESSINB
mains. Je sais, qu’il ne pouvait être confié à un homme moins capable d’en abuser, et plus capable de le bien traduire. Mais comme j’ai depuis corrigé beaucoup cet ouvrage, et que j’y ai fait insérer plus de quarante cartons, vous mo feriez un tort considérable de le traduire dans l'état où vous l’avez. Vous m'en feriez un beaucoup plus grand encore do souffrir qu’on imprimât le livre en français; vous ruineriez Mr. de Francheville, qui est un très-honnéte homme, et qui est l’éditeur de cet ouvrage. Vous sentez qu’ilserait obligé de porter ses plaintes au public et aux magistrats de Saxe. Iiien ne pourrait vous nuire davantage et vous fermer plus irrévocablement le chemin de la fortune. Je serais très-affiigé, si la moindre négligence do votre part, dans cette alfaire, mettait Mr.de Franchevillcdansla cruelle nécessité de rendre ses plaintes publiques. Je vous prie donc, monsieur, de me renvoyer l’exemplaire qu'on vous a déjà redemandé en mon nom; c’est un vol qu’on m’a fait. Vous avez trop de probité pour ne pas réparer lo tort que j’essuie. Je serais très-satisfait que non-seulement vous traduisiez le livre en allemand, mais que vous le fassiez paraître en italien, ainsi que vous l’avez dit au précepteur des enfants de Mr. de Schulembourg. Je vous renverrai l’ouvrage entier, avec tous les cartons et tous les renseignements nécessaires, et je récompenserai avec plaisir la bonne foi avec laquelle vous m’aurez rendu coque je vous redemande. On sait malheureusement dans Berlin, que c’est mon secrétaire Richierquia fait ce vol. Je ferai ce que je pourrai pour ne pas perdre le coupable; et je lui pardonnerai même en faveur de la restitution quej’attends do vous. Ayez la bonté do me faire tenir le paquet par les chariots de poste, et comptez sur ma reconnaissance, étant entièrement à vous ’.
Dans la position fausse où il s'était mis sans y songer, nous le voulons bien, Lessing était-il en droit d’attendre une lettre plus polie ù la surface, si le fond de la pensée n’en perçait pas moins sous ces ménage-
1 . Celte loilre a été reproduite par VAthenxum de 1854 , p. 87 5. M. Stahr ne donne pat» de quantième; c’cst que sans doute la lettre n'était pas datée. Le recueil français .a date du 1er janvier 1750. C’est là une erreur manifeste, quant à l’année. Celte lettre est de l’année 17 51.
168 PROFOND RESSENTIMENT DE LESStNO.
ments. Ce jeune homme qui est aux prises avec les difficultés de la vie, aura entrevu un bénéfice assuré dans la traduction d’un livre qu’allait se disputer l’Europe ; s'il a emporté cet exemplaire, nul doute que ce ne soit pour le traduire. Encore une lois, Yoltaire était dans la vraisemblance ; et il se croit si bien dans les mains de Lessing, que, pour l’amener à lui renvoyer l’ouvrage, il va jusqu’à prendre l’engagement de le lui retourner, quand cela se pourra sans léser les intérêts de M. de Francheville. Mais, qui nous assure que Lessing, un instant, n’ait pas eu l’idée de le traduire en allemand et môme en italien? Au moins, est-il difficile d’admettre que Voltaire ait inventé le propos tenu au précepteur des enfants de M. de Schulembourg? Ce n’est pas à un tiers qu’il écrit et à qui il veuille imposer, c’est à Lessing lui-même, et dans une lettre qui ne s’adresse qu’à lui. A nos yeux, comme aux yeux de quiconque voudra envisager les choses sans passion, Lessing pouvait recevoir de celui qu’il avait si sérieusement inquiété des plaintes plus amères ; cette lettre , extérieurement polie et bienveillante, mais où la défiance et le soupçon n’étaient que trop apparents, ne lui en inspira pas moins un profond et implacable ressentiment contre l’auteur de la Henriade. 11 se mit à griffonner, ab irato, une épître en latin, qui n’a pas été retrouvée, et dont il disait plus tard à Richier : « Que Voltaire ne l’aura certes pas affichée à la fenêtre. » Mais des injures ne changent rien au fond des choses et ne pouvaient qu’aggraver les torts. Ce qui rendra plus excusable un emportement, dont il avoue lui-même l’excès, c’est l’impression fâcheuse que son étourderie.
SE TRADUIT EN fiPIGRAMMES.
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bientôt éventée, laissa sur son compte. On répandit le bruit dans Berlin, que la fuite seule l’avait garanti de répressions méritées; et son ami Mylius lui mandait à Würtemberg : « Votre affaire avec Voltaire a fait une grande sensation. Vous êtes plus connu depuis votre départ, que vous ne l’étiez pendant votije séjour ici. » Le roi n'avait pas ignoré l’aventure; il en garda même un souvenir défavorable, qui ne se dissipa jamais dans son esprit prévenu. Et tout cela fit que Lessing voua au poète français une haine éternelle que ne devaient pas assouvir quelques épigrammes plus ou moins acérées '.
Retranchez de sa vie cette aventure regrettable, et son talent prenait peut-être une tout autre voie. Au
1. D'abord celle-ci, intitulée Le Poêle avare: «Vous demandes pourquoi Semire est un riche avare? Semire, lu pocle? Lui que Ht, que lira la postérité. — Parce que, d’après l’arrêt funeste du destin, chaque poète est condamné A vivre dans l'indigence. » Après la mort de Lcsslng, on trouva, parmi ses papiers, une feuille sur laquelle on lisait, à l’occasion d’une fable de Phèdre : < La morale réelle est celle-ci, que e’est une affaire très-délicate de vider un différend où les deux parties sont reconnues fourbes. Ainsi, par exemple, dans le procès qu'avaient ici Voltaire et le juif Hirsch , 11 y a quelques années, on aurait fort bien pu dire au juif :
Tu non videris pcrduli.se quod petit I
et A Voltaire :
Te eredo surripuiese , quod pulchre uegss !
Et cette dernière épigramme publiée également dans les OEuvrei de Leuing, t. I, p. 32, 33, A la tin de laquelle Lessing prétend avoir découvert pourquoi • le plus rusé Juif de Berlin » n'est pas parvenu A tromper « le plus spirituel des spirituels de France. > — « Vouletvous comprendre pourquoi la malice du juif n’a pas de succès? Ecoules cette réponse : M. de V*** était un plus grand roué que lui. » Il faut croire quo tout cela perd beaucoup A la traduction. Adolf Stahr, Leasing, Sein Lebeu und Seine Vf > rte. (Berlin, 1801), p. 99.