LE MARQUISAT
être oublié de toute la terre, à condition de vivre dans la pensée et le cœur de son auguste ami.
Vous m’avez mande que je pouvais, avec la permission du roi, aller m’établir dans celte solitude. Il n'y a qu’une seule chose que je demanderai à votre amitié, c'est d'envoyer un laquais chez la concierge du marquis de Menton. Ce n’est pas vraiment dans le corps du logis du jardin, sur la riviere, que je veux demeurer; c'est dans le poulailler. Il ne s’agit que de savoir s'il y a une chambre à cheminée, et une avec un poêle ; s'il y avait de quoi me faire rôtir une oio et de quoi mettre de la ’iiande dans un pot : le concierge me fera de bon potage. J’ai un peu de vaisselle d'argent, un peu de linge, des tables, des fauteuils, et des lits; avec cela on peut se mettre dans sa chartreuse. M. deFedersdorf pourra bien m’envoyer un carrosse pour venir à Putsdam; d'ailleur9 j’aurai dans peu quatre chevaux... Je serai aux ordres du roi, s’il veut quelque fois d'un homme qui ne s’est expatrié que pour lui; et si la maladie cruelle qui me ronge ne me permet pas des soupers, elle me pourra permettre de le voir et de l’entendre dans les moments où il voudra continuer à me confier les fruits do cette raison qu’il habille des livrées de l’imagination. Puisqu’il est le Salomon du Nord, il est juste qu’on passe par dessus les neiges pour l’aller entendre '.
Voltaire se trouvait établi au Marquisat, vers le sept ou le huit de mars. Son déménagement fut effectué par les mulets et les chevaux royaux qui transportèrent ses meubles « de passade » dans ce gîte également de passade, à quelques pas de Potsdum, mais encore trop éloigné pour que pareille retraite pût être longtemps du goût de tous les deux. Au reste, Frédéric, qui n’attendait que l’issue du procès avec Hirsch pour reprendre un commerce intime auquel il tenait encore plus que le poète, lui avait conservé son appartement au
I. Voltaire, OEuvrat comptant (Beurliot), t. LV, p. 554. Lettre de Voltaire à Dargel; à Berlin, ee 30 janvier, à minuit, 1751,