ENCHANTEMENTS PLUS OU MOINS SINCÈRES
étaient faits l’un pour l’autre. Comment en eût-il été autrement? Tant de rapports, d’analogies les unissaient! « Sire, vous avez des crampes, et moi aussi; vous aimez la solitude, et moi aussi; vous faites des vers et de la prose, et moi aussi ; vous prenez médecine, et moi aussi : de là je conclus que j’étais fait pour mourir aux pieds de Votre Majesté1 2. » Il se doutait bien que l'histoire du Juif était parvenue jusqu’à Paris, revue et commentée par la malveillance et la haine; il savait que le bruit de sa disgrâce avait également circulé, et son plus grand souci était qu’on le crût des mieux en cour auprès de celui pour lequel il avait quitté patrie, famille, amis. Aussi n’écrit-il point en France, qu’il n’insiste sur une félicité qui lui semble un rêve. C’est une allégresse, ce sont des hymnes de reconnaissance dont l’exagération devait être suspecte. « Personne n’est logé dans son palais plus commodément que moi; je suis servi par ses cuisiniers, j’ai une reine à droite, une reine à gauche, et je les vois très-rarement ; Louis XI V a la préférence. Point de gêne, point de devoir. 11 faut que vous disiez cela, mon cher et respectable ami, afin que la bonue compagnie m’excuse, que les méchants soient un peu punis et que l’on sache comment nos belles lettres sont accueillies par un si grand monarque 3. » Deux mois après, il mandait à madame du Deffand « J’ai choisi heureusement une assez agréable retraite ; mon pâté d’anguille ne
1. Voltaire, Œuvres complétés (Dcucliol), t. LV, p, 509. Lettre de Voltaire à Frédéric.
2. Ibid., t. LV, p. COI. Lettre de Voltaire 5 d'Argtntal ; Pota-
dain, le 29 mai 1751.