SÉDUCTIONS DE POTSDAM
vaut pas assurément vos ragoûts, mais il est fort bon. La vie est ici très-douce, très-libre et son égalité contribue à la santé ; et puis, figurez-vous combien il est plaisant d’être libre chez un roi, de penser, d’écrire, de dire tout ce qu’on veut. La gêne de l’àme m’a toujours paru un supplice. Savez-vous que vous étiez des esclaves à Sceaux et à Anet? Oui des esclaves en comparaison de la vraie liberté que l’on goûte à Potsdam, avec un roi qui a gagné cinq batailles ; et par-dessus tout cela, on mange des fraises, des pêches, des ananas au mois de janvier *... »
La fin de cette lettre se comprendrait moins, si l’on ne savait que ces détails ne pouvaient être indifférents pour madame du Deffand, à laquelle Voltaire, qui la connaissait bien, écrivait dans une lettre antérieure : « Conservez-vous, ne mangez point trop. » Bien qu’il vante les délices de Potsdam, en compagnie d’un roi « qui a gagné cinq batailles, » le poète n’est pas tout à fait aussi libre, aussi tranquille, aussi dépourvu de soucis qu’il le proclame. Il a sa croix, lui aussi, et le fond de la coupe n’est pas toujours exempt d’amertume. Le départ de Frédéric pour Clèves l’a rendu à lui même, et il en profite pour donner la dernière main à son Siècle. Le travail le soutient, il le distrait d'appréhensions plus ou moins sérieuses, mais qui gâtent le bonheur présent. Les lettres qu’il reçoit de France ne contribuent pas peu à entretenir son agitation, ses regrets, ses angoisses. D’Argental ne s’est
1. Voltaire, Œuvrei complète s (Heuchot), t. LV, p. 623, 624. Lettre de Voltaire à madame du Deffand ; à Potsdam, 20 juillet 1751.