M. D'HAMON
voisinage, où elle viendrait vivre avec Y oncle. « Cet oncle me tracasse toujours; il m’avait promis d’être ici au mois de septembre, et il me parle actuellement du mois de janvier. Je me fâche tout de bon, et M. de Richelieu se met de la partie1.» C’était, comme on le voit, tout un complot de ses amis pour rappeler au bercail cette brebis égarée.
Malgré l’absence de l’auteur de Zaïre, l’hôtel de la rue Traversière était fort hanté ; on s’y amusait, on y jouait la comédie, on y faisait bonne chère, et Voltaire ne le trouvait pas mauvais, quoique dise Longchamp. 11 adressait même à sa nièce tous les étrangers de marque qui se rendaient à Paris, ambassadeurs, grands seigneurs, savauts, lui recommandant de les héberger de sou mieux, ce qu’elle ne manquait pas de faire, avec un zèle parfois gênant pour celui qui en était l’objet. M. d’Hamon, envoyé de Prusse2, fêté, choyé par elle avec plus de bonne volonté que de discrétion, se fût vite fatigué d’attentions auxquelles le charitable Longchamp attribue une arrière-pensée tout à fait menaçante : « M. D'Amont l’accompagnait aux spectacles, aux promenades. Elle lui donnai1 chaque jour quelques nouveaux convives, et c’étaient des gens choisis. 11 y avait dans le nombre des hommes
1. Cliaravay ainé , V Amateur d'autographe» (t01, décembre 1804), 8e année, p. 364. Lellre de madame Denis àCidevllle ; 3 1 juillet liât.
2. Voltaire avait donné de> lettres pour ses amis et ses relations de Paris à l’envoyé de Prusse, qu’il appelait a son camarade en cliambeilanie; » il est souvent question de lui dans sa correspondance de ce temps. Voir les OSuoret com, dites (lleucliot), t. LV, p. 52C, 537, 542, 553, 57G, GOG. — Galette d'Utrecht, du vendredi 5 février 1751 (n* XI).
LES POULARDES DE PARIS. tSt
de lettres et des Artistes distingués. Le soir, il y avait quelquefois un petit concert dans lequel elle chantait en s’accompagnant au clavecin. 11 est très-probable que madame Denis avait imaginé que le chambellan prussien était le seul capable de lui faire oublier le marquis génois, et qu’elle n’aurait rien perdu au change si elle parvenait à s’en faire un courtisan assidu. Il est vrai que c’était aussi un jeune homme aimable et bien fait; mais les gens du Nord sont plus flegmatiques et plus froids que ceux du Midi; ils ne s’émeuvent pas facilement1. » Toujours au dire de Longchamp, M. d’Hamon, pour échapper à des prévenances dont il ne pouvait blâmer que l’excès, au bout de quinze jours, allégua l’incommodité de ne point avoir tous ses gens sous sa main, et préféra l’insuffisance de l’hôtel garni à des civilités et des raffinements qui se transformaient en assujettissements. Il fallait que cette gêne fut grande, en effet, ou que les bontés de madame Denis l’alarmassent fort pour le décider à sortir d’une maison dans laquelle il trouvait un abri sans bourse délier et où il était défrayé de tout ; car M. l’Envoyé savait compter et ne devait pas être insensible aux avantages que lui offrait l’hospitalité de la rue Traversière. Son économie, sa lâdrerie étaient telles, qu’elles allaientjusqu’à compromettre le gouvernement qu’il représentait et qu’elles nécessitèrent son rappel. « On vante tant les poulardes de Paris, disait-il un jour au roi ; je vous jure, sire, que pendant mon
1. Longchamp et Wagnière, Mémoire < tur Voltaire (Parie, 1820), t. Il, p. 30G, 307.