LAPIERRE
Ses yeux se portent par hasard sur ses jambes, il est frappé de la grosseur de l’une d’elles; et, dès lors, malgré tout son respect pour son auguste interlocuteur, son attention est si manifestement ailleurs que le roi, piqué de ne pas lui arracher uue parole, le renvoie en lui disant ironiquement d'aller se soigner. Le pauvre marquis pensait n’en avoir que trop besoin. Il rentre et épouvante tout son monde par sa mine dévastée. Mais le vieux Lapierre, qui le savait par cœur, avait deviné les causes du chagrin de son maître : il eut bientôt fait de le rassurer et de le guérir. De fondation le marquis portait cinq paires de bas. Dans sou empressement à se rendre à l'appel du roi, il avait mis huit bas à la jambe droite, et n’en avait passé que deux à la jambe gauche : de là l’enflure de la droite1. Ce Lapierre2, comme certaines soubrettes des comédies de Molière, représentait au logis le sang-froid , la raison et la logique; il était homme de bon conseil, et son flegme inaltérable venait souvent en aide au philosophe. Il nous serait aisé à cet égard de multiplier les exemples, si l’on pouvait tout citer. La crainte exagérée de la mort est une faiblesse ; bien peu de gens toutefois sont ou assez malheureux ou assez stoïques pour en envisager l’approche sans un secret effroi; aussi
1# Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour ù Berlin (Dhlot, 1 800 t. Il» p. 389. D’Argens était une sorte de gardemeuble atnhulanl. Pour échapper aux atteintes du froid, son ennemi mortel, il poussait la précaution jusqu'il porter plusieurs robes de chambre le» une» sur le» antre», cl couvrir »a tête de deux bonnet», celui de dessus en coton et celui de dessous en laine. Nieolaï, Anekdolen von Ko ni g Friedrich II von Pretusen und von einfgcn Per sonen die um ihn waren (Berlin. 1790), premier cahier, p. 13.
2. Nieolaï l’appelle Jean. Le nom lie fait que peu à l’affaire.
LE PnÉJUGÉ DU VENDREDI.
'excuserai t-on sans trop de difficulté chez d'Argens, si c’eût été là son unique travers. Mais il avait toutes les superstitions étroites , toutes les pusillanimités du peuple. La rencontre imprévue d’une troupe de pourceaux, l’aspect seul de gens vêtus de noir lui donnaient le frisson; on ne l’eût pas fait asseoir pour des trésors à une table où il y aurait eu treize convives, et il n’eût rien entrepris d’important et de personnel un vendredi.
le l'ai vu à un repasoù j'étais à côté de lui, raconte Thiébault, prendre mon couteau et ma fourchette, cjui par hasard étaient croisés, et les remetire sur des lignes parallèles; et comme je lui témoignais ma surprise do lui voir prendre ce soin, me dire : « Je sais bien que cela n’y fait rien, mais ils spront aussi bien comme e les place. » Sa nièce, madame de la Canorgue, m’a raconté que, dans le temps ou’il travaillait à son long ouvrage sur ’ Esprit humain, il lui arriva un soir de se trouver si bien disposé et si heureusement inspiré, qu'il ne fut pas possible de lui aire quitter son bureau avant minuit ; et qu’il vint souper trèscontent de lui-mème, et fort gai, quoique son gigot se fût desséché devant le feu à l’attendre; mais que s’étant rappelé, en se mettant à table, que c’était le premier vendredi du mois, il était allé û l’instant même jeter au feu tout ce qu’il avait écrit dans la journée.
Cela eût prêté à rire dans l’homme le plus simple. Chez l’auteur des Lettres juives et de la Philosophie du bon sens, ces petitesses, ces pratiques ridicules, ces inconcevables folies étaient si étranges, si peu d’accord avec un scepticisme devant lequel bien peu de croyances trouvaient grâce, que l’indulgence n’eût pas paru obligatoire, sans la parfaite bonhomie et la complète candeur du philosophe. Heureusement, dans le milieu où il vivait, il n’avait affaire qu’à