PARODIE DU MOT DE VOLTAIRE A CONGRÈVE
Cela est de toute force, et c’est une scène ù laquelle on eût voulu assister : La lleaumelle s’épuisant à prouver à un homme qui entend le français, qui entend la louange et eu a trop tourné lui-même pour n’être pas bon juge en pareille matière, que le passage qui le blesse à si juste litre, est placé là à sa plus grande gloire; Voltaire, pile, frémissant, se mordant la lèvre, se contraignant pourtant, et presque décontenancé par l’aplomb de ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui venait le braver, l’insulter jusque chez lui! Mais laissons poursuivre le narrateur, qui ne prenait pas, comme on en va juger, le meilleur chemin pour arriver.
Cependant rougissant sans doute d'une si mauvaise chicane, il s’attacha à cette autre phrase : il n'y eut jamais de patte aussi bien récompensé que Voltaire. Il me dit que ce que le roi lui donnoit, n’étoit pas une récompense, mais un simple dédommagement; et il ajouta en autant do termes : vous m’avez sans doute pris pour un hmnme qui n'a pas d’argent : je lui répondis quejesavois qu’il étoit fort riche, mais que ce n'éloit point par là qu’d étoit respectable : il me répliqua qu’il éloil Oflicier et Chambellan du roi : je lui répétai ce qu’il avoit dit à Congrève, que s’il n’étoit que Chambellan, je ne me donnerois pas la peine de le voir.
Ces paroles semblèrent l’adoucir :il m’assura qu’il ne me savoit pas mauvais gré du passage, mais qu’il ne me scroit pas si aisé de faire ma paix avec àlr. le marquis d’Argens, qui n'éloit ni un boufTon, ni un nain, avec le baron de Polnitz qui étoit homme de condition, avec le comte Algarolli qui mériloil beaucoup d’égards. avec Slr do Maupertuis, qui étoit président d’une académie de laquelle il étoit bien résolu de défendre l’entrée à quelqu’un qui avoit écrit que des gens, qui sont plutôt les amis du roi que ses beaux esprits, étaient des bouffons et des nains.
Ces paroles doucereuses , ces avis miséricordieux, loin de rassurer La Beaumelle, devaient lui donner fort
ACCUSATION CONTRE DAROET. 231
à réfléchir. Voltaire pardonnait, et du meilleur de son cœur ; mais il le prévenoit charitablement que tout le monde, comme lui, ne pratiquait pas à Berlin aussi absolument l’oubli des injures. Angliviel, qui n’était pas assez naïf pour ne pas saisir ce qu'il y avait d’ironique et de menaçant dans ces assurances pacifiques, comprit que, s’il avait voulu la guerre, il allait l’avoir. Et il n’en put plus douter, quand, sur la demande qu’il lui en fit, Voltaire lui eut répondu que le roi avait lu le paragraphe et qu’il en avait été fort indisposé. « Et qui le lui a donc montré? s’écria La Beaumelle, vous m’aviez promis le secret. « Voltaire répartit que c’était Darget, le seul, avec le poète, auquel il eûtcommuniqué l’ouvrage. Notre professeur de belleslettres alla tout aussitôt se plaindre à Darget, qui se défendit de toute indiscrétion et lui donna amicalement le conseil de ne pas prolonger son séjour à Berlin. Nous avons eu occasion de faire connaître le caractère loyal et ouvert, quoique prudent, du lecteur du roi ; Angliviel qui ne le nomme pas, tout en le désignant suffisamment, nous le représente comme un petit caractère et un petit esprit, fort inquiet du but où vise le nouveau débarqué, et croyant qu’il en voulait à sa place, uue place, remarquons-le en passant, qu’il était impatient de laisser et qu’il quittait même deux mois avant le départ pour Gotha de La Beaumelle. Cela ne suffirait-il pas pour nous mettre en défiance contre les assertions passionnées d’un chercheur de fortune résolu à ne pas marchander avec les obstacles qu’il heurte sur son chemin?
En somme, il fallait conjurer l’orage. Angliviel va