ÉCLAT
Le 14, il me fit prier 2 fois do passer chez lui : je croïois que madame de ** lui avoit parlé et qu’il vouloit se justifier. A peine fus-je assis, qu’il me dit: J’ai apris avec le plus sensible chagrin, qu’on a débité ici quelques exemplaires de ce livre, où un Chambellan du roi est traité de boull'on et de nain. Je lui répondis qu’avant le traité de paix j’en avois vendu 12 à un libraire, qu’hier j’en avois racheté la moitié qui m'avoit coûté 250 tli., qu’ainsi il n’y en avoit que 6 exemplaires de distribués. Six exemplaires! répliqua-t-il, ce sont 0 coups de poignard. Pas tout à fait, lui dis-je ; mais, ajoutai-je, je ne vous avois point promis do racheter des exemplaires, je l’ai fait par égard pour moi-môme; je m’attendois à des remercimens, et vous me faites des reproches. Jo croïois que tout étoit fini, et vous commencez avec plus d’aigreur que jamais. Quelle conduite!
Après avoir fait deux tours dans la chambre, il médit qu’il y avoit un rnoïen de réparer l’outrage. 11 faudrait, poursuivit-il, un carton, où par les contraires vous désavouassiez lo sens qu’on peut tirer de ce passage. Je iui répliquai que je n’aimois pas les cartons, que le livre étoit déjà répandu à Paris, qu’un carton étoit inutile, et que je ne savois qu’y mettre. 11 m’auroit bien tiré d’embarras, si j’eusse voulu le lui laisser faire.
Ne faites-vous pas à Hambourg une seconde édition? Oui, on y en fait une, mais vous ne sauriez y entrer; on en ôtera tout ce qui n’est pas politique; on n’y laissera que des grands hommes. Mais vous y laisserez M. de Montesquieu. Assurément, lui dis-je, ni moi, ni mon livre ne pouvons vivre sans lui : mais M. de Montesquieu est un homme grpnd dans le grand, au lieu que les poêles ne sont grands que duns le petit. Du reste, je suis fort surpris que vous vouliez une place dans un ouvrage dont il y a tant de mal à dire et dont vous on avez tant dit chez mylord Tyrconnel.
Puisque vous no m’entende/ pas, me dit-il, c’en est fait. Volontiers, repartis-je : aussi bien, n’étoit-ce que par égard pour le public que j’en ai eu jusqu’ici pour vous.
A ces mots son visage s’enflamme, ses traits s’allongent, ses yeux s'arment de la foudre, sa bouche se remplit d’écume, scs bras se placent à ses côtés avec, une majestueuse fureur : vous eussiez dit qu'il jouoit Home sauvée. Traiter ainsi, s’écria-t-il, traiter ainsi un Officier de deux grands princes, traiter ainsi un Chambellan du roi. Si vous n'en ôtes pas content, je vous traiterai comme il vous plaira, vous n’avez qu'à dire.