‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 211 sur 431 · DÉMARCHES CONCILIANTES · texte numérisé non relu

DÉMARCHES CONCILIANTES

jugé d’après un témoignage dont l’impression est tout autre sans doute qu’il ne se le figure. Faisons observer, toutefois, que la réflexion le porta à adoucir un peu la péroraison de sa Catilinaire, dans la seconde édition de cette étrange pièce ‘. Mais il était arrivé à ses fins ; il avait humilié, outragé Voltaire, donné de la pâture aux rieurs, qui se trouvaient en nombre à Berlin aussi bien qu’à Paris, a Cette scène, ajoute-t-il, divertit le public, et fût dit-on, versifiée par un comédien 1 2. » Madame de Bentinck avait assumé une assez rude tâche, celle de réconcilier deux adversaires que trop de griefs déjà, trop de motifs de haine et trop d’outrages séparaient, pour que tout rapprochement fût possible. Les services qu’elle avait rendus à LaBeaumelle étaient des titres à sa condescendance; elle obtint de lui qu’il écrirait à Voltaire. « J’obéis à Madame de *** ; elle approuva ma lettre, malgré un peu de cette hauteur qu’on prend sans s’en apercevoir quand on écrit à un homme qui s’est avili. » Cette hauteur ne lui permit pas de donner au poète, sur l’enveloppe de la lettre, ses titres de gentilhomme ordinaire; et il ne fut guère question que de cette omission dans la réponse de celui-ci, que La Beaumelle ne voulut pas recevoir, parce qu’elle n’était pas signée. Les démarches conciliantes de la comtesse n’avaient eu d’autre résultat que d’envenimer un peu plus les choses. Le Siècle de

1. Réponse au Supplémenliu Siècle de Louis XIV (àColmar, 1754), p. 148.

2. Noua avons cherché el Tait chercher celte pièce sans succès. La perle apparemment, en admettant qu'elle ail jamais existé , n'est pas de celles dont il Taille renoncer à se consoler.

ULTIMATUM D’ANGLIVIEL.

Jjouis XIV venait de paraître ; La Beaumelle de déclarer que le livre était plein « de pauvretés, de fautes et d’esprit. » L’on voit que ce galant homme sait être équitable; et, comme au jugement de bien des gens l’arrêt parut un peu dur, il se fît fort de joindre des pièces à l’appui, et annonça un examen critique de l’ouvrage.

C’est à ce moment qu’il devient véritablement redoutable. Voltaire, qui avait tout fait pour être aussi renseigné que possible, qui avait frappé dans ce but à toutes les portes, n’en était pas moins effrayé de cette menace faite par un homme, dans les mains duquel avait passé la correspondance de madame de Maintenon. Était-il sûr que cette correspondance lui donnât incessamment raison, et ne devait-il pas s’attendre à plus d’un démenti ? Ces craintes se conçoivent; elles étaient fondées et ne témoignaient pas plus contre l’érudition de Voltaire qu’elles n’affrmaient celle de La Beaumelle, dont le plus grand mérite consistait à s’être approprié, d’une façon ou d’une autre, un ensemble de documents embrassant l’époque la plus curieuse, sinon la plus glorieuse du règne. L’auteur du Siècle de Louis XIV, épouvanté de ces menaces, essaya de l’intimidation ; il fit dire par la comtesse à Angliviel qu’il avait tout à redouter, s’il ne renonçait pas à un pareil projet. La Beaumelle répondit superbement à sa protectrice que, si elle lui eût ordonné de sacrifier son travail à son respect pour elle, il n’eût pas hésité ; mais, qu’en lui rendant les menaces de M. de Voltaire, elle et lui le mettaient dans l’impossibilité de ne pas poursuivre. Le vrai, c’est qu’il

S’ÉLOIQNE DE BERLIN.

comprenait que le plus sûr moyen de parvenir à la célébrité, c’était de s'attaquer à un écrivain dont les livres occupaient le monde entier. Un ouvrage dans le genre de celui qu’il méditait ne pouvait être d’ailleurs que bien accueilli des libraires , et cette considération était suffisante pour déterminer La Beaumclle , dont les scrupules littéraires étaient médiocres.

11 s’éloigna de Berlin, en mai 1752, peu content du rôle qu’il y avait joué, et passa à Gotha, où de nouvelles aventures l’attendaient, assez tristes, celleslà, pour sa fortune et sa bonne renommée.

LA BEAUMELLE A GOTHA. — VOLTAIRE HISTORIEN. ROME 3AUVÉK. — MAUPERTUIS ET LES CASSINI.

En partant pour la Prusse, La Beaumelle n’avait pas un instant supposé que l'on n’y rendît point justice à son mérite, et qu’il n’y fût accueilli aussi bien que nombre d’autres qui ne le valaient pas. Mais Frédéric avait flairé l’intrigant et l’aventurier, et l’on sait qu’il ne revenait guère d’une première impression. Quoiqu’il en soit, Augliviel eu avait pris son parti; il avait secoué la poussière de ses souliers, et arrivait en un pays et dans un monde tout lettre dont il ne pouvait manquer de faire les délices. Mais, cette fois encore, il avait compté sans certains obstacles auxquels il eût dû s’attendre s'il eût été mieux renseigné sur le formalisme de ces petites principautés allemandes.

... M. de La Beaumelle est ici depuis plusieurs semaines, écrivait-on à Formey, à la date du lor juillet. L'idée avantageuse qu'il s’étoit faite d'une cour où l'on cultive les sciences et les belles-lettres lui avoil fait espérer d’étre bien accueilli; mais la réception qu'on lui a faite n'a pas répondu à ses espérances. La cour, qui a cru qu'il ne venoit que pour recevoir un présent, no s'est pas fort empressée à lui faire politesse; l'étiquette qui règne ici n'a pas permis qu’on lui accordât ce

U COÜR CE GOTHA.

qu’on accorde ordinairement aux gentilshommes, de sorte que, se voyant sur un pied équivoque, il a pris le parti de passer la plupart du temps enfermé dans son auberge, où il s’occupe continuellement à écrire. Il nous a fait l'honneur de nous venir voir souvent et de nous lire plusieurs morceaux de ses ouvrages, entr’autres de celui qui est intitulé Jfes Pensées, qui est écrit assez librement eL hardiment, et qui pourroit bien en France faire mettre son auteur & la Bastille. Il l'a considérablement augmenté, et il aurait bien voulu le faire imprimer ici; mais on lui en a refusé la permission, parce qu'il n'a pas voulu se soumettre au jugement de quelques censeurs qu’on prélendoit lui donner. Il travaille aussi à la vie de Zoroastre et à un recueil de sentimens de ce philosophe... Il nous a lu de ses poésies, entr'autres sa tragédie du Comte Julien , qu’il fera représenter dès qu’il arrivera à Paris >.

Il avait quitté Berlin avec l’idée bien arrêtée de publier ses remarques sur le Siècle de Louis XIV, et, arrivé à Gotha, il mit son projet à exécution. Quatre feuilles étaient déjà imprimées, quand les instances de madame de Bentinck le décidèrent à en faire le sacrifice, ce qui semblera assez étrange, si l’on u’a pas oublié sa réponse à la comtesse. 11 passait une bonne partie de son temps à la bibliothèque de Gotha, où il trouvait, disait-il, des secours qu’il n’avait pas rencontrés dans celles de Copenhague et de Berlin. Mais l’emploi du reste de la journée devait lui être assez pénible. La cour, la bonne société lui étaient fermées. Que faire ? On ne vit seul à aucun âge , et surtout à l’âge de La Beaumelle. Nous avons pu juger, par une première aventure, qu’il s’enflammait vite, et ne demandait aux femmes que d’être jolies et faciles ; le séjour forcé de

I. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), l. II, p. 231, 232, 233. Ni cette Vie de Zoroaetre, ni cette tragédie du Comte Julien ne te umt retrouvée».

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