ÉTRANGES RÉVÉLATIONS
Spandau eût dû, toutefois, lui inspirer plus de prudence et de circonspection dans ses choix. C’est Voltaire qui nous initiera aux étranges circonstances qui présidèrent à son départ de Gotha. « Comme il a fait contre moi, dit-il, plusieurs autres libelles calomnieux, je dois demander quelle foi on doit ajouter à un homme qui a insulté les plus illustres magistrats du conseil de Berne, en les nommant par leur nom, et monseigneur le duc de Saxe-Gotha, à qui je suis très-attaché depuis longtemps l 2. J’atteste ce prince, et madame la duchesse de Saxe-Gotha, qu’il s’enfuit de leur ville capitale avec une servante, après un vol fait à la maltresse de cette servante s. » La Beaumelle, auquel le poète avait eu le soin d’envoyer par la poste la lettre où il avait glissé cette accusation, garda le silence. «Beau sujet pour attester des personnes de ce rang ! s’écrie Sabatier de Castres, qui se constitue son défenseur, M. <le Voltaire est peut-être le seul qui ose décrier, par de telles voies, ceux qui lui déplaisent. Pensera-t-il donc que des princes soutiendront avec lui un personnage que le plus mince bourgeois, pour peu qu’il fût honnête homme, rejetteroit avec horreur? C’est donc lui qui insulte véritablement le duc et la feue duchesse de Saxe-Gotha. Quant au fond de l’accusation, nous dirons
1. La Beaumelle, qui n'at-aU pas lieu d'être satisfait de la cour de Gotha, lui lançait ce trait acéré : « Je voudrols bien savoir <le quel droit les petits princes, un duc de Saxe-Gotha, par exemple, vendent aux grands le sang de leurs sujets pour des querelles où ils n’onl rien k voir. On s'est donné à eux pour être défendu et non pour être vendu. •
2. Voltaire, OEuvrea comp/éfe»(Beuchot),t. XLIII.p. 36, 37. Lettre de M. de Voltaire. Fait au château de Ferney, 24 avril 1767.
LA VEUVE SCUWECKKR.
que nous savons de bonne part que M. La Deaumelle ne s’est point enfui de Gotha, qu’il en partit seul, qu’il fut longtems en correspondance , après son départ, avec un ministre de cette cour, et qu’il doit déposer à là bibliothèque du roi les lettres de ce ministre1. » Yoltaire, ailleurs, renouvelle l’accusation et joint à l’appui la copie de l'attestation de la duchesse de Gotha5. Mais celte copie pouvait être fabriquée pour les besoins de la cause; elle était d’ailleurs communiquée d’une façon tout intime à un ami de La Beaumelle, qui sans doute se garda bien de la rendre publique. L’aventure, si catégoriquement niée par Sabatier, avait pourtant fait du bruit en Allemagne, et nous la trouvons racontée tout au long dans une lettre à l’adresse de Formey.
Une veuve nommée Sel) (Scltwecker), qui a fait quelque
séjour à Berlin, vient d’èlre chassée d’une des meilleures maisons de Gotlia , où elle éloil sur un excellent pied, pour avoir volé quelques bijoux, et pour s’étre conduite comme une misérable qui n’avoit aucun senlimenl d’honneur. H. de La ïkaumelle s’est associé à cette aventurière, de sorte qu’il est parti d'ici avec une mauvaise réputation, très justement méritée. Il a laissé des créanciers qui crient beaucoup contre lui. C’est un homme d'esprit à la vérité, mais qui n’a ni mœurs, ni conduite J.
1. Sabatier de Castres, tableau philosophique de l'esprit de SI. de Voltaire ( Genève, 1172), p. 8'J. — Obtervntiom sur un écrit de SI. Sisard contre L. Anylivicl de La llcaumelle (Cherbuliez, 1853), p. 21.
2. Voltaire, OF.uvres complètes (Beuchot), t. LXVII, p. 81.82. Lettre de Voltaire à M. de La Condamine; à Kerncy, 8 mars 177 1, Cette lettre pourrait bien être de M. ltousseau, un berlinois, qui lui devait sa situation près du due.
3. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 178Ü), t. Il, p. 235, 23fi. Gotha, re 2!» juillet 1753.
LA BEAUMELLE CHERCHE A SE DISCULPER. 231 Voilà donc le dire de Voltaire confirmé de la façon la plus nette et la plus accablante. 11 n’en impose pas davantage, quand il ajoute, dans sa lettre à La Condamine, qu’Angliviel, pour couper court aux propos qui circulaient, avait demandé un. certificat à la duchesse de Gotha. 11 y eut toute une correspondance à ce sujet entre La Beaumelle et M. Rousseau, conseiller de cette cour, d'une part, et d'autre part entre Voltaire et la duchesse. A en croire Voltaire, La Beaumelle, dans l’impossibilité de nier l’aventure, eût cherché à la faire endosser au voisin. « 11 a eu en dernier lieu la hardiesse d’imputer cette dernière action à un autre Français qui s’est adressé à moi pour se plaindre de cette calomnie et pour demander mon témoignage1. » Le poêle eût bien fait de nommer ce Français, qu’il disait même en instance auprès delà connétablie. Mais quel espoir pouvait avoir La Beaumelle, s’il n’avait pas été calomnié, d’obtenir un mot à décharge de la princesse? Il recevait d’elle en effet une réponse qui, pour s’être fait attendre un grand mois, n’en était pas plus satisfaisante. « Elle m’a ordonné, écrivait le conseiller de cour à l’auteur de Mes Pensées, de vous assurer de si part et en son nom qu’elle se rappelait très-bien d’avoir dit à M. de Voltaire que vous étiez parti de Gotha avec une gouvernante d’enfants, qui s’était éclipsée furtivement de la maison de sa maîtresse après s’être rendue coupable de plusieurs vols, mais qu’elle ne lui a jamais dit, ui qu’elle n’avait jamais cru que vous eussiez la
1. Voltaire rt Ferney (Didier, 18CO), p. 282. Lot Ire de Voltaire à la duchease de Saie-Gotha *, à Ferney, U juillet 1707.