APPRÉHENSIONS
sieur, de lui montrer cette lettre, et de rappeler dans son cœur les sentiments de probité que doit avoir un jeune homme qui a fait la fonction de prédicateur; je me persuade qu'il fera celle d'honnête homme. S'il y a quelques frais pour cette édition, il peut m’envoyer le compte ; je le communiquerai à mon libraire, et le mieux serait assurément de terminer cette affaire d'une manière qui ne causât de chagrin ni à ce jeune homme ni à moi1.» Le rôle de M. Roques était aussi épineux que délicat. Il essaya, toutefois, sur la demande de Voltaire, de ramener La Beaumelle à résipiscence, mais il devait échouer pour plus d’une raison.
L’historien de Louis XIV n’avait pas caché ses inquiétudes ; il les avait même témoignées avec une sorte de candeur dans la lettre précédente, lettre que Roques était autorisé à communiquer à l'auteur de Mes Pensées.
Quoique j'aie passé trente années à m’instruire des faits principaux qui regardent ce règne; quoiqu’on in’ait envoyé en dernier lieu les mémoires les plus instructifs, cependant je pense avoir fait, comme dit Bayle, bien des péchés de commission et d'omission. Tout bouline de lettres qui s’intéresse à la vérité cl à l'honneur de ce beau siècle doit m'honorer de ses lumières; mais quand on écrira contre moi, en fesant imprimer mon propre ouvrage pour ruiner mon libraire, un tel procédé aura-t-il des approbateurs? Une ancienne édition contrefaite aura-t-elle du crédit parmi les honnêtes gens?...
Ces appréhensions honorent Voltaire, auquel on a bien légèrement et bien injustement contesté le respect de la vérité historique. Voltaire avait beaucoup lu,
I. Voltaire, OEuvr et complètes (Beuchol), t. LVI, p. 21G, 219, 220. Lettre de Voltaire à M. Roques; à Polsdam, le 17.