CONSCIENCE DE L'HISTORIEN
beaucoup fouillé; il avait mieux fait encore, il s’était enquis auprès des contemporains, il s’était pénétré de leurs révélations et de leurs causeries, et, quand il lui vient quelques doutes, il ne néglige rien pour's’éclairer. Trop de gens ne considèrent l 'Histoire de Charles XII que comme un modèle de récit, un roman d’un intérêt saisissant mais sans importance, sans valeur historique. L’on a pourtant les témoignages de l’enquête la plus opiniâtre, et la Bibliothèque impériale possède tout un dossier de questions des plus curieux, relatif à la vie du héros suédois*. L’intimité du poêle avec les plus grands personnages du grand règne ne pouvait manquer de lui donner la vraie note, sans détriment de ces mille petits faits qui ne se trouvent dans nulle histoire, très-significatifs cependant aux yeux de qui sait voir. Les conversations, les commérages des Caumartin (car les uns et les aytres étaient également précieux à entendre) lui valurent plus que tous les livres du monde, et il sut en tirer le meilleur profit. Disons- en autant de ses rapports avec le maréchal de
1. Bibliothèque impériale. Manuscrit» F. K .9722. Recueil : Suide, Paloijnc et Turquie. « Il y a telle scène, nous dit l'aulcur d’un travail remarquable sur celle question même, pour laquelle il a été instruit de première main, (l’est , par eaemple, la duchesse de Marlborough qui lui a raconté les détails de l'entrevue entre le célèbre général anglais et le roi de Suède, et ces détails sont entièrement conformes à ce que noua donnent les dépêches du duc lui-inème, qu’on peut lire dans sa correspondance, publiée par sir George Murray, à Londres en 1845. C'est grAce A des informations si directes que Voltaire a fait de cette curieuse scène une courte mais vive peinture, que les écrivains modernes ont ensuite copiée. » Revue des Deux- Rondes (15 novembre 1809), I. t.XXXIV, p. 378. te Charles Xll de Voltaire et le Charles Xll de l’histoire , par K. Gettroy.
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2SK «OMBREUX TEMOIGNAGES.
Villars, qui aimait à raconter ses campagnes et ses négociations, et accueillait les questions avec une rare bonne grâce. Voltaire, du reste, demande des mémoires à «quiconque a joué un rôle ou assisté d’un peu près aux événements; les archives des familles lui sont ouvertes, le volumineux journal de Daugeau, le manuscrit de Torci lui sont conliés ; il compulse, dépouille les pièces, les dépêches que recédaient le Dépôt de la guerre, se plonge dans ce travail ingrat, jusqu’à en oublier ses tragédies. Mais c’est ce que savent les gens du métier, à même de constater par leurs propres lectures les recherches et les trouvailles de cet esprit studieux, investigateur, s’il est vif et pétillant comme le salpêtre. Roberstou se plait à le reconnaître, tout en regrettant qu'il ait négligé ou dédaigné d’indiquer ses sources. « Il m’aurait épargne une grande partie de mon travail, et plusieurs de ses lecteurs, qui ne le regardent que comme un écrivain agréable et intéressant, verraient encore en lui un historien savant et profond ‘. » Blair, un critique anglais, ne lui rend pas moins justice. Sénac de Meilhan, homme d’esprit, homme du monde, mais très-versé dans l’étude de notre histoire, déclare que l’examen le plus attentif lui a prouvé que les erreurs chez Voltaire étaient en petit nombre1 2, a Ce que V Essai sur les mœurs renferme d’études est immense, dit à son tour un écrivain moderne dont on ne contestera pas la compétence;
1 . Pallssoi, Le génie de Voltaire apprécie dans tous set ouvrages (Paris, 1800), p. 3î.
2. Sénac de Meilhan, Le Gouvernement, les mœurs et les conditions en France avant la Révolution (Poulet-Malassis), p. 208, 209.