VOLTAIRE N’A PLUS RIEN A MÉNAGER
pour la gloire de la nation » La Beaumelle a bien prétendu que c’était contre ses conventions avec Eslingcr, que ses initiales se trouvaient sur le volume. Qu’importe, après tout, que son nom y figure ou n'y figure pas, si les notes qu’il fournit sont l’occasion du livre et du succès scandaleux qu’il lui vaudra? Ces notes, ne se les est-il pas fait payer, et ce qu’il s'est permis une première fois, ne le lui verra-t-on pas projeter plus tard pour la llenriarle, et l’œuvre entière du patriarche de Ferney? Pour Voltaire, il n’a plus rien à ménager désormais ; il a ses coudées franches et bien franches, et il fera expier cruellement à l’ennemi son outrecuidance, ses attaques imprudentes et impudentes, et les angoisses auxquelles il l’avait un instant condamné. Mais l’historique de ces premiers démélés avec La Beaumelle nous a entraînés bien au delà de l’heure présente, à la veille même du départ du poêle de Berlin ; il nous faut revenir d'autant sur nos pas et reprendre les événements où nous les avons laissés.
Quoique jeune encore, Frédéric avait déjà vu disparaître, par le fait de la mort ou de l'absence, plus d’un serviteur et d’un ami. Keiserling et Jordan avaient commencé cette lente mais triste désertion ; La Mettrie, ce bouffon joyeux, était allé s’assurer s’il y avait quelque chose au delà de la tombe, tandis que Chasot, en pleine santé, celui-là, avait pris la clef des champs pour ne plus revenir. C’était pour avoir dîné et trop bien dîné chez lord Tyrconnel, que l’auteur de Y Homme
1. Voltaire, Œuvre * comph'trn (Beuchot), t. LVI, p. G39, CIO. Lettre Re Voltaire à Thiériot; aux Délire*, le 28 mai 1755.
MORT DE TYRCONNEL.
machine était passé de vie à trépas, avant le malade qu’il venait soigner, et qui était destiné à l’enterrer. Mais ce malade était trop malade pour jouir longtemps de son insigne' et rare victoire. « 11 était le second gourmand de ce monde, car La Mettrie était le premier. Le médecin et le malade se sont tués pour avoir cru que Dieu avait fait l’homme pour manger et pour boire ; ils pensaient encore que Dieu l’a fait pour médire; ces deux hommes, d’ailleurs fort différents l’un de l’autre, n’épargnaient pas leur prochain, ils avaient les plus belles dents du monde, et s’en servaient quelquefois pour dauber les gens, et trop souvent pour se donner des indigestions1 2... » Voltaire, sans l’avoir témoigné, savait personnellement à quoi s’en tenir sur les propos et les commérages de milord ; aussi l’oraison funèbre sera courte, et manifestera- t-il plus d’étonnement que beaucoup de regrets. « Mais qui eût dit que ce gros cochon de milord Tyrconnel, si frais, si fort, si vigoureux, serait à l’agonie avant moi? C’est bien pis que d’avoir des tracasseries pour son Siècle. O vanité! ô fumée! qu’est-ce que la vie3?
Deux jours après la mort de Tyrconnel, qui était arrivée le 2 mars, Darget se séparait de son maître qu’il ne devait plus revoir. Il était malade, lui aussi, et avait besoin de se faire soigner. Mais, comme Chaso.t, il avait éprouvé des dégoûts qui lui firent moins ressentir la séparation. Veut-on savoir la cause de ce départ?
1. Voltaire, OEuvres complètes (Bcurhot), t. LVI, p. 44. Lettre île Voltaire à Richelieu; il Pondant, J 4 mars 17 55.
2. Ibid., t. LVI, p. 43. Lettre de Voltaire A d’Argenlal ; A Pols-
dant, le 11 mars 17 52.