UN HEUREUX MÉNAGE
trer, que Milord Maréchal, qui accompagnait régulièrement Frédéric dans sa promenade, la saluerait de loin , ce qui amènerait cette question inévitable : « Quelle est cette dame ‘ ? » et que milord répondrait alors le plus naturellement du monde : « La marquise d’Argens. » Restait à savoir comment le roi le prendrait. Il se fâcha, en effet, tempêta, fulmina, déclara qu’il ferait casser le mariage. Mais, après ce premier transport, il s’apaisa, et pensa que ce qu’il y avait de mieux à faire était d’accepter les faits accomplis1 2 3 *.
En définitive, d’Argens était fort heureux de s’être associé un être doux, aimable, complaisant, se mêlant à ses travaux, charmant sa solitude par les talents qu’il lui devait, se pliant à toutes ses manies et à toutes ses faiblesses. Ses faiblesses, nous les connaissons. Quant à ses manies, elles consistaient à vivre au rebours des autres, à s’emprisonner dans son intérieur, à ne se coucher qu’à trois heures du matin pour ne se lever que fort tard dans la journée, s’il se levait 5 ; car, à la moindre apparence de malaise,’ il s’obstinait à ne pas quitter les draps. Le philosophe de Sans-Souci était souvent réduit à inventer les plus étranges stratagèmes pour l’en déloger, et l’on raconte, à cet égard, les tours les plus saugrenus, où le souverain ne disparaissait que trop derrière le pasquin et le bouffon.
1 . La vraisemblance manque à tout cela. Qu’avait celle question de tellement inévitable? Frédéric connaissait trop mademoiselle Cochois pour ne pas la reconnaître, en dépit d’une toilette plus soignée.
2. Dieudonné Thiébaull, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 48GO), t. FI, p. 395.
3. Baron de Bielfcld. Lettres familières (la Haje , 1763}, t. Il,
p. 114, 115. Lettre LV1I1; à Berlin, le 12 avril 1743.