‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 237 sur 431 · Histoire de l’Academie des sciences, 1735, p. 3t · texte numérisé non relu

Histoire de l’Academie des sciences, 1735, p. 3t

ASCENSION DE L’AVASAXA.

L’histoire de cette expédition, qui ne peut trouver ici la place qu’elle mériterait, n’est pas la page la moins glorieuse de nos annales scientifiques : chacun y eut sa part de fatigues et de dangers, et Maupertuis, pour ne parler que de lui, s’y montra d’une intrépidité réelle. Une observation avait été négligée sur Avasaxa, montagne escarpée que les rochers, la neige, les abîmes, rendaient infranchissable; il décida de l’escalader. Un petit traîneau attelé d’un renne les transporte, lui et l’abbé Outhier, à travers les précipices, jusqu’au sommet, où ils demeurèrent le temps nécessaire à cette dernière investigation. « M. de Maupertuis, nous dit ce dernier, se chargeoit volontiers de ce qu’il y avoit de plus pénible, et vouloit que tous les autres fussent mieux, ou plutôt moins mal que lui'. » S’ils coururent des dangers de plus dune sorte, l’inclémence de ces rudes climats fut ce qui soumit à plus d’épreuves le courage de ces hardis explorateurs. Us se virent assaillis, tout d’abord, par une infinité de cousins et de grosses mouches à tête verte, « qui tirent le sang partout où elles vous piquent, » et dont l’hiver ne les débarrassa pus1 2. Cet hiver fut pour eux d’une dureté incroyable, et il ne suffira que de lin; le récit de l’une de leurs excursions, pour se faire une idée de ce qu’ils eurent à endurer et à souffrir.

... On imaginera ce que c’est que de marcher dans une neige haute de deux pieds, chargés de perches pesantes, qu?il

1. L’abbé Outhier, Journal d’un voyage au Nord eu 1736 et 1737 (Amsterdam, 1716), p. 130.

2. Maupertuis, OEuvret (Lyon, 1768), l. III, p. 104, 203. Mesure de la terre au Cercle polaire.

INTOLÉRABLES FATIGL'ES.

falloit continuellement poser sur la neige et relever; pendant un froid si grand, que la langue et les lèvres se geloient sur le champ contre la tasse, lorsqu’on vouloit boire de l’eau de vie, qui étoit la seule liqueur qu'on put tenir assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachoienl que sanglantes 1 2 3 ; pendant un froid qui gela les doigts de quelques-uns de nous’, et qui nous menaçoit à tous momens d’accidents plus grands encore. Tandis que les extrémités de nos corps éloient glacées, le travail nous faisoit suer. L’eau-de-vie ne put suffire à nous désallérer, il fallut creuser dans la glace des puits profonds, qui étoieut presque aussitôt refermés, et d’où l’eau pouvoit à peine parvenir liquide à la bouche : et il falloit s’exposer au dangereux contraire que pouvoit produire dans nos corps échauffés cette eau glacée *.

Au reste, on s’était vite outillé de façon à se défendre autant que possible contre cette température glaciale. Le mieux, en pareil cas, est de se modeler sur les gens du pays. « 11 n'y a aucun habitant, Fi nlandois ou Lapon, même Suédois, qui n’ait son habit de peaux de rennes. Nous en avions aussi chacun un; on les nomme lappemudes,fctl’on s’en sert comme deUodingottes.Onen met le poil en dehors, et on le double d’une toile, d’une serge, ou d'une autre peau dont le poil se trouve en dedans4... » Ce n’est pas sans raison que nous don-

1. « H. Le Monier bavant de l'eau-de-vie, sa langue se colla à la tasse d'argent, de façon que la peau y demeura. > 21 décembre 1736. L'abbé Outiller, Journal d'un voyage au Nord en 1736 ci 1737 (Amsterdam, 1746). p. 214.

2. C'est à Mnupertuis, qui a la modestie de ne pas se nommer, que cet accident arriva. < M. de Maupertuis, nous dit enrore l’abbé Oulhk'r, a eu seulement quelques doigts de pied gelés... » Ce « seulement » est caractéristique; cet accident était au-dessous de la moyenne des incommodités qu'ils avaient h supporter.

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