PETITE PERFIDIE
soulevées sur la façoa d’opérer, sur l’emploi des instruments. L’expédition dont La Condarnine faisait partie n’était pas de retour, et les résultats de ses observations pouvaient ne pas s’accorder avec les assertions de Maupertuis et des siens. En tous cas, avant de se prononcer, il était aussi sage qu’équitable d’attendre son arrivée.
Mais ce répit, l’impatience de Maupertuis ne le subissait qu’en frémissant, et il allait tout mettre en œuvre pour pousser d’ici là l’ennemi dans ses derniers retranchements. Il avait le trait mordant, l’ironie, l’artifice, la malignité, disons la cruauté du pamphlétaire; il avait encore l’impitoyabilité de l’ambitieux que rien ne saurait fléchir. Le président Hénault a remarqué avec justesse que Cassini était à Maupertuis ce que Crébillon était à Voltaire. Devant les doutes qu'on lui oppose, usant de son stratagème favori, Maupertuis répand dans le public une brochure anonyme dirigée en apparence contre lui et qu’il fait suivre d’une seconde également anonyme sous le titre d 'Examen désintéressé. Cette dernière pièce eut le plus grand débit. Sa placidité, l’air d’impartialité avec lequel elle était écrite trompèrent si bien tout le monde, qu’on ne soupçonna point l’intention cachée sous les dehors les plus bénins. L’auteur laissa gloser, il laissa les juges prendre le change et se fourvoyer; et quand il pensa que la mystification avait eu tout son effet, il se démasqua et déclara la paternité. Après cet aveu, la signification de la brochure passait du blanc au noir; les éloges se transformaient eu moquerie, et, là où l'on avait cru voir une défense plus ou moins spécieuse de
MAUPERTU1S CHEZ M. D'ARGENSON.
Cassini, il fallut bien reconnaître le persiflage le plus amer et le plus cruel. Des lettres des trois académiciens dépêchés à l’équateur venaient du reste confirmer les observations faites au pôle Nord , et donner gain de cause à Maupertuis.
Il semblerait que la dispute eût dû en rester là. La modération de Cassini, qui ne pouvait d’ailleurs se roidir contre l’évidence, était de nature à désarmer un ennemi généreux. Mais la résistance avait exaspéré le vainqueur, qui ne se sentit pas la magnanimité d’épargner l’adversaire terrassé. Maupertuis, se trouvant un jour chez M. d’Argenson, dont il était le protégé, improvisait séance tenante, contre les Cassini, une satire tellement plaisante, que le ministre souhaita qu’elle fût conservée. Rentré chez lui, l’illustre géomètre se hâta de jeter sur le papier ce spirituel badinage, qui serait avoué par Voltaire lui-même. Cela est intitulé : lettre d'un horloger anglois à un astronome de Pékin1, et n’a été tiré qu’à quatre exemplaires que le bibliophile payerait au poids de l’or; ce livret de soixante-trois pages a pour nous un mérite plus
1. Lettre d’un horloger anglois à un astronome de Pékin , traduite par M***, année 1740. Ce petit livre, comme on le di . ne fut tiré qu'à quaire exemplaires, et un exemplaire d'épreuve conservé par l'Imprimeur Guérin. « C’est eelui que j’ai lu, » lrouvon«-nous dans une noie du I*. Brotier, reproduite par Quérard, France littéraire (Paris, 1833), t. V, p. G42. Que sont devenus ces quatre uniques exemplaires? Nous en axons retrouvé deux : l'exemplaire de M. dWrpenson, magnifique reliure en maroquin Ideu, que possède la Bibliothèque de l'Arsena1 cl l'exemplaire de La Condamine, même reliure, maroquin rouge , qui se trouve à lu Bibliothèque impériale. A qui .Maupertuis avait-il donné les deux autre; ? dans quelle collection publique ou privée sont-ils présentement? C'est ce que nous ignorons.