‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 258 sur 431 · R ION · texte numérisé non relu

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son franc parler et se permettant, à l’occasion, des remarques où se rencontraient plus l’esprit d’observation et la finesse, qu’une confiance absolue dans la véracité de son maître.

Un jour (c'est encore Formey qui parle), il y avoità undiner divers convives, et entr’autres un ministre d’État qui avoit beaucoup de morgue et de gravité. M. de M. se mil à raconter los singularités physiques de son voyage du Nord, l’excès du froid, la neige qui se formoit dans un poêle excessivement chauffé, dès qu’on ouvroil la porte1, les aurores boréales, etc. Le ministre écoutoit tout cela sans que sa physionomie souffrit aucune modification. Orion, persuadé que son maître débitoit des contes, et que le ministre les goboit, touche doucement l’épaule de M. de M. et lui dit à voix basse : il le croit. Je n’imagine rien de plus plaisant que ce double jugement*.

A part ce qu’elle a de plaisant, cette anecdote décèlerait le côté hâbleur du natif de Saint-Malo, dont l’originalité, comme on l’a vu déjà, n’était pas aussi sincère qu’il eût voulu le faire croire. Tout cela, en résumé, avait pleinement réussi; et Maupertuis était un personnage avec lequel il fallait compter, jouissant encore plus de l’estime et de la confiance que de

1. « Le froid fut ai grand dans le mois de Janvier, raconte Maupertuis, dans le récit de son expédition au cercle polaire, que noa thermomètres de mercure, de la construction de M. de Réaumur, cea thermomètres qu'on fut surpris de voir descendre à 14 degrés au-

• dessous de la congélation à Paris dans tes plus grands froids du grand hiver de 1709, descendirent alors à 37 degrés : ceux d'esprit de vin gelèrent. Lorsqu’on ouvrait la porte d’une chambre chaude, l’air do dehors convertlssoit sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y trouvolt, et en formoit de gros tourbillons blancs... s Maupertuis, OEuvret (Lyon, 1763), t. III, p. 153, 144. Relation du voyage fait par ordre du roi au cercle polaire.

2. Formey, Souvenir! d’un Citoyen (Rerltn, 1789), 1. 1, p. 2 1 7 ,

AGRÉMENTS DK MAUPERTUIS. 30b

l'affection du roi, à l’attente duquel, disons-le, il avait complètement répondu. L’Académie prospérait, cette Académie si méprisable et si méprisée sous le précédent règne, et c’était à ses soins, à son habileté, à ses relations qu’elle était redevable de sa nouvelle fortune. Il avait su attirer à Berlin de tous les coins de l’Europe des savants qui, du jour au lendemain, la sortirent de tutelle et lui rendirent l’autorité que lui avait un instant acquise son fondateur Leibnitz et que lui avait fait perdre ensuite la sauvage monomanie d’un vandale. Les services étaient réels, et le roi, reconnaissant, lui témoignera jusqu’il la fin une considération sans limites. On a cru remarquer qu’il se mêlait rarement à l’intimité du prince, et on a prétendu que Frédéric appréciait plus sa valeur et ses actes qu’il ne goûtait sa personne et son esprit. A vrai dire, cette nuance nous échappe. Maupertuis était tout autre chose qu’un savant en us. Il avait ces qualités légères, celte brillante faconde qui font les concertistes de salon et pouvait, sans grands efforts, lutter de verve et de belle humeur avec d’Argcns, Algarrotti et les autres. Même après les excès et les répressions de Y Akakia, l’auteur de la Henriade dira du Platon de Saint-Malo au nez écrasé et aux visions cornues : « Il est né avec beaucoup d’esprit et avec des talents; mais l’excès seul de son amour-propre en a fait à la fin un homme très- ridicule et très-méchant *. » Ne prenons de cela que ce certificat non suspect d’homme d’esprit, délivré à Maupertuis par son terrible adversaire.

I. Voltaire, Œuvre* complète* (Reuehol), t. LV1, p. 4 1 3 . Lettre de Voltaire à madame du DefTand; Colmar, le 3 mars 1754.

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