‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 287 sur 431 · UN PARTI GÉNÉREUX · texte numérisé non relu

UN PARTI GÉNÉREUX

académicien de Berlin à un académicien de Parist qui ne devait pas médiocrement surprendre celui auquel elle s’adressait.

J’ai attendu, écrivait-il lo 7 novembre, à Maupertuis, jusqu'ici dans le silence pour voir ce que foroit votre académie et s’il ne se trouveroit personne qui répondroit aux libelles qu’on a fait imprimer contre vous; mais côme tout le monde est demeuré muet, j’ai éllevé la voix et je n’ai pas voulu qu'il soit dit qu’un hôme de mérite fût affronté impunément. Je crois qu’on auroit pu répondre mieux que je ne le faits, et qu’il, y auroit beaucoup de choses à dire qui me sonléchapées ; cependant j’ai crû que les sentimcns que je fais paroltre pour vous ne vous soroient peut-être pas désagréables. Je vous envoie mon manuscrit, on l’imprime actuellement. Si je suis Impuissant à vous rendre la santé, du moins ai-je assez de pénétration pour connoitro votro mérite et de le défandro au défaux de quelqu'un qui Qt mieux que moy ’.

L’impression était terminée le 11, et le prince prévenait tout aussitôt Maupertuis qu’il avait fait dire au libraire d’envoyer des exemplaires eu Hollande, en France, dans l’Empire et partout, « affin qu’on ne croye pas que les gens vertueux attaquez demeurent sans défenseurs*. »

1 . Cabinet de M. Feuillet de Couches, Lettre s originales du Grand Frédéric à Maupertuis , t. 1, n° CB ; du 7 novembre 1752.

2. Ibid., t. I, n“ 70; Il novembre 1752. — Reproduite par La Reaumellc dans la Vie de Maupertuis, mais sans date, p. 172.

YIII

DIATRIBE DU DOCTEUR AKAKIA. — BRÛLÉE PAR LA MAIN DU BOURREAU. — DISGRACE DE VOLTAIRE.

Cette réponse de Frédéric n'est pas un chef-d’œuvre. Elle est emphatique, elle manque de cette concision qu’il avait dans l’esprit et qui se rencontre dans tout ce qu’il écrit; et c’était avec une tout autre plume qu’il fallait entrer en lutte avec un tel adversaire.

Il faul, s'écrie l'auguste anonyme, qu’il soit clair aux jeux de toutes les nations qu'il n’y a point parmi nous de fils assez dénaturé pour lever le bras contre son père, ni d’académiciens assez vils pour se rendre l’organe mercenaire des fureurs d’un envieux. Non, monsieur, nous rendons tous à notre président le tribut d'admiration qu'on doit à sa science et à son caractère; nous osons mémo nous l’approprier, nous le revendiquons à la France. Il jouit chez nous pendant sa vie de la gloire qu'Homère eut longtemps après sa mort : les villes de Berlin et de Saint- Malo se disputent la quelle des deux est sa véritable patrie ; nous regardons son mérite comme le nôtre, sa science comme donnant la plus grande splendeur à notre académie, ses travaux comme des ouvrages dont toute l’utilité nous revient, sa réputation comme celle du corps, et son caractère comme le modèle de celui d'un honnête homme et d’un véritable philosophe.

Maupertuis assimilé à Homère; Berlin et Saint-Malo faisant pour le premier ce que firent jadis pour le

:ti2 SERVICES DE MAUPERTUIS.

chantre d’Achille, non pas sept, mais dix-neuf villes de la Grèce ! Il n’y avait que Maupertuis qui pût penser cela de Maupertuis. L’éloge continue, à peu près sur ce ton, et entre dans le détail de ce dont lui sont redevables et l’Académie et même la Prusse. Les services sont incontestables; Maupertuis avait rendu l’être à un cadavre, il avait attiré à Berlin nombre d’érudits et de lettrés, tous plus ou moins recommandables par leurs connaissances et leurs travaux. Si son despotisme était Apre, les corps savants, pas plus que les autres, et moins peut-être, ne peuvent vivre et durer sans une ferme discipline, sans une direction et une autorité qui imposent, sans un chef, enfin, qui tienne le rênes d’une main puissante. Avec ses allures de commandement, Maupertuis était l’homme indispensable à l’assemblée renaissante, et Frédéric le sentit si bien que non seulement dans ce débat scandaleux il mit à sa disposition tous les moyens d’influence à l’étranger comme à l’intérieur, mais qu’il voulut, par un acte personnel, apprendre à ses ennemis qu’il faisait de la querelle de son président la sienne propre. N’attribuons pas à autre chose la singulière pièce que nous analysons ici. Voltaire se plaint de ce que Frédéric taxe les partisans du professeur de la Haye d'envieux, de sots, de malhonnêtes gens ; et il atténue plus qu’il n’exagère. L’auteur de la Lettre appelle un chat un chat, et ne mâchera pas ses expressions. Il dira de Voltaire spécialement : « L’un de ces misérables, sous le nom d’un académicien de Berlin, a fait imprimer un libelle infâme dans lequel il traite M. de Maupertuis comme un homme sans jugement peut parler d’un

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