‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 292 sur 431 · ACCUSATION ODIEUSE · texte numérisé non relu

ACCUSATION ODIEUSE

veut me faire soupçonner d’irréligion, parce que j’ai révoqué en doute l'authenticité de la lettre qu’il citoit. Qu’il critique tant qu’il voudra mos ouvrages; je ne désire ni son approbation ni son estime : mais qu'il veuille conclure des règles de logique dont je me sers, que je manque de persuasion pour les vérités que la religion nous enseigne; c’est une accusation odieuse, qui fait voir à quoi il est réduit >.

On sent là l’affectation, une sorte d’indignation factice, dont l’exagération saute aux yeux ; et d’ailleurs, c’était torturer la phrase de Koenig et changer l’intention de celui-ci, qui prétendait uniquement démontrer qu’en repoussant étroitement toute assertion dépourvue de témoignages directs, l’on se condamnait, par une logique inflexible, à un scepticisme absolu. Voici les propres paroles du professeur de la Haye : a Plus de copies manuscrites qui puissent remplacer les originaux et rafermir la foi chancelante, dès qu’elle ne sera pas accompagnée de la vtle. Est-ce ainsi que Mr. de Maupertuis a prouvé lui-méme tout ce qu’il a raconté au public des Lapons et de la Laponie? Et si désormais il n’accorde sa créance aux faits historiques, qu’autant qu’on lui met sous les yeux, non les copies, mais les originaux des documens qui y servent de preuves, n’aura-t-on pas sujet de s’allarmer pour sa religion, dans l’impossibilité où l’on se trouve de lui produire les originaux des livres sacrés1 2? » Cette capucinade avait, en outre, le tort de n’étre pas sincère ; n’accusons pas Maupertuis d’hypocrisie. Avant tout, il fallait être

1. Lettre» concernant le jugement de V Académie, p. 3Î, 33. Lettre de Maupertuis à Euler.

2. Appel au public du jtujement de F Académie de Berlin (seconde édit. Levde, 1753), p. 85.

LES SENTIMENTS RELIGIEUX DE MAUPERTUIS. 349 singulier, ne ressembler en rien au milieu dans lequel on se trouvait : à Paris, il avait été esprit fort; au sein d’incrédules et d’athées, il y avait bon air à afficher des sentiments religieux, une orthodoxie auxquels, du reste, ne se méprenaient point ceux qui vivaient dans son intimité. Citons les lignes suivantes de Formey; elles sont d’un ami peu suspect, qui sait son Maupertuis par cœur, et ne pouvait avoir, par état comme par affection, nulle raison de révoquer en doute la religion de l’auteur de la Vémis physique.

M. de M. avoit été en France esprit-fort déclaré, et connu pour toi. Quand il fut domicilié à Berlin, il se jetta, ou parut se jetlerdans la dévotion, à laquelle cependant plusieurs do ses démarches n'étoient pas fort assortissantes... Cette dévotion étoit probablement destinée» prendre le contrepied du ton régnant, ce qui lui atliroit des sarcasmes, surtout de la part de Voltaire. Un jour M. parlant, à la table du roi, de la pentccôte, Voltaire sesoulevant, comme pour lui faire la révérence, dit : Ah! mon révérend croit donc la pentecôte. Aussi M. de .M. dans les entretiens particuliers ne s’observoit pas toujours de façon à ne laisser échapper aucun trait qui tint de sa façon do penser précédente. Un jour, commo je répétois, assez fréquemment le mot les incrédules , M. de M. médit d’un ton que j’ai déjà plus d’une fois indiqué : Et les crédules ! et les crédules • !

Les lettres d’Euler, de Mérian et de Maupertuis, du « triumvirat » comme dit Kœnig, devaient provoquer une réplique que ce dernier leur décochait sous le titre de Défense de l'Appel au public , et qui était de même encre que le factum précédent. Au même moment surgissait encore une Réponse de C académicien de Paris,

I. Formej, Souvenirs d’un Citoyen (Berlin, 1789), t, I , p. 215, SIG.

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