VOLTAIRE TIENT SA VICTIME
à f académicien de Berlin , qui se faisait fort de démontrer aux gens sans passion la criante injustice arrachée à la faiblesse par un despotisme aussi absolu qu’aveugle. Mais, il faut bien le dire, tout allait pâlir et s’effacer devant les drôleries, les sarcasmes, l’inimitable plaisanterie du bon Akakia.
"Voltaire, s’il n’est pas fou comme Maupertuis, est devenu monomanc; il ne pense qu’à une chose, une seule chose l’occupe, le poursuit, ne lui laisse ni paix ni trêve, le livre de Maupertuis. 11 en parle, il en écrit à tout le monde; il l'annonce, notamment, à Richelieu, avecde petits commentaires, comme ilen saitfaire. A peine lui était-il tombé dans les mains, qu’il l’avait dépecé, déchiqueté, anatomisé avec une joie féroce : il tenait sa victime! « Ces Lettres n’étaient pas encore répandues dans le public, nous dit le pauvre Maupertuis dans \' Avertissement de sa seconde édition que la haine s’était déchaînée de la manière la plus indigne. Si l’on a lu ce fameux libelle, imprimé tout à la fois en plusieurs endroits, on verra qu’il est bien plus fait contre moi que contre mon ouvrage; qu’on n’v représente qu’avec la plus grande injustice la plupart des choses qui se trouveut dans ces lettres ; qu’on n’a rien du tout compris aux autres; que le reste n’est qu’un torrent d’injures. » Admettons tout cela, bien que nous eussions plus d’une réserve à faire sur la prétendue incompétence d’un railleur qui était plus au fait de ces matières qu’il n’était besoin pour les compreu-
I. Lettres de M. de Maupertuis («econde édit., Berlin, 1153),
p. Ilj.
LE DOCTEUR AKAKIA.
dre et en disserter, aussi bien que sur la portée d’une plaisanterie excessive, impitoyable, nous en convenons, mais frappant juste le plus souvent, si elle frappait fort. De quoi se plaint Maupertuis, en définitive? Ces Lettres ne sont pas d’un illustre président; elles sont d’un jeune homme qui a pris son nom « pour débiter des drogues assez singulières. » Après avoir découvert que la nature agit toujours par les voies les plus simples et qu’elle va toujours àl’épargne, quelle vraisemblance que ce grand homme, si éloigné du charlatanisme, eût donné au public des lettres écrites à personne, et fût d’ailleurs tombé dans certaines petites fautes qui ne sont pardonnables qu’à un jeune homme; et c’est uniquement ce jeune homme que prend à partie le docteur Akakia, médecin du pape '.
Bien que notre docteur déclare que ce n’est pas l’intérêt de sa profession qui le fait parler, ses griefs et les griefs de tout un corps contre l’auteur des Lettres sont trop graves pour qu’il soit cru sur parole. Il faut avouer que c’était pousser un peu loin les exigences que de vouloir impitoyablement que les médecins guérissent leurs malades, sous peine de ne pas toucher d’honoraires : un médecin promet ses soins et non la guérison; il fait scs efforts, et on le paye. En bonne justice, peut-on lui demander plus?
Que dirait, je vous prie, un homme qui aurait, par exemple, douze cents ducats de pension pour avoir parlé de mathéma-
1. François l« avait un médecin qui s’appelait Sam-Malice. Ce nom déplut au docteur, il le gréeisa et en 8t Akakia. Voltaire lit revivre ce nom, et supposa que celui qui le portait était médecin du Pape. Collini, Mon tijour auprès de Voltaire (Paris, 1307), p. 33.