PROJET D'OUVRAGE COLLECTIF
tère. Us savent, et c’est un deuil pour nous, que M. de Maupertuis est depuis six mois attaqué de la poitrine, qu’il crache le sang, qu’il a de fréquentes suffocations, que sa faiblesse l’empêche de travailler, qu’il est plus près de la mort que de la vie, que les larmes d’une épouse qui le chérit et les regrets de tous les gens de bien l'attendrissent ; voilà le moment qu’ils choisissent pour lui plonger, selon qu’ils le croient, le poignard dans le cœur1 2. » Mais la présence du principal intéressé ne venant point accroître la gêne commune, on semblait des deux parts s’être donné le mot, pour ne rien savoir : et ce compromis tacite était observé avec une aisance telle, que les seuls initiés eussent pu pressentir l’orage plus ou moins voisin qui devait les séparer par un coup de foudre. On en a la preuve dans la correspondance du souverain et du poète à cette époque même. Un soir, au souper du roi, l’idée vint d’un ouvrage collectif, rédigé par le cénacle, qui se fût partagé les matières, a Je crus d’abord, raconte Collini, que ce projet n’était qu’un badinage ingénieux inventé pour égayer le souper; mais Voltaire, vif et ardent au travail, commença dès le lendemain’. » Il troussait aussitôt un article sur Abraham , qu’il dépêchait au roi : « Le Père des croyants, disait-il dans son billet d’envoi, n’est qu’ébauché, parce que je suis sans livres. Mais si Votre Majesté jette les yeux sur cet article, dans Bayle, elle verra que celte ébauche est plus pleine, plus curieuse, et plus courte. Ce livre, ho-
1. OEuvrcs de Frédéric le Grand (Berlin, PreiiiM.), t. XV, p. 63. Lettre d'un académicien de Berlin à un académicien de Parie,
2. Collini, Bon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 32.