‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 318 sur 431 · LA DIATRIBE A BERLIN · texte numérisé non relu

LA DIATRIBE A BERLIN

Maupertuis n’en devait pas être moins bafoué, et cet impitoyable pamphlet n’en allait pas moins circuler, de main en main, dans Berlin, à la grande stupeur des amis de Maupertuis et de ceux même de Voltaire qui, pour sa part, brûlait bien complètement ses vaisseaux.

Je fus, nous dit Formey, le premier qui le reçut; et je couserve l'exemplaire, où l’on avoit écrit à la main pour motto :

QuiJquid ddirant reges, pUctentur Achivi.

Je frémis à cette lecture, dont je prévoyois les suites; et je renfermai soigneusement mon exemplaire, sans le montrer à personne. Mais la poste suivante en apporta d’autres, en petit nombre cependant, et qui se vendirent d’abord fort cher. Le roi ne tarda pas à en avoir un : et c’est alors qu'il témoigna la plus vive indignation à V. >.

On ne saurait rendre la sensation que fît à Berlin, à Potsdam, à la cour, la Diatribe du docteur Akakia. Maupertuis n’était pas aimé, son despotisme qu’il faisait peser sur tous lui avait conquis plus de flatteurs et d’instruments serviles que d’amis, et son malheur n’attendrit personne. Son malheur est bien le mot, car quel plus grand malheur pouvait frapper un esprit aussi hautain, aussi orgueilleux, aussi infatué de son mérite qu’un écrit où le ridicule lui était déversé à flots, où tout était attaqué en lui, l’homme, le bel esprit , le savant?Ce fut un véritable coup de foudre, dont il ne se relevajamais. Il succombait sous l’ironie et le sarcasme, après avoir usé et abusé de ces armes terribles ; et c’est ce qu’il constatait avec une sorte de candeur, dans un

I. Formey, Souvenir i d’un Citoyen (Berlin, 1189), t. I, p. 210,

*76 PETIT DICTIONNAIRE A L’USAGE DES ROIS, mélancolique retour sur sa vie et ses luttes passées. « Il me disoit un jour : Jeconnois à présent ce que c'est que d'être critiqué. Lorsque je publiai mon livre sur la figure des astres, M. S' Gravesande en donna un extrait fort honnête , mais accompagné de quelques remarques dont je fus piqué. Aujourd'hui j'ai appris à n'être plus si délicat 1 2 . »

Voltaire, à coup sûr, n’était pas sans inquiétude. Devant la récidive, que dirait, que ferait le roi de Prusse ? C’était là une question que le poète se devait poser; et, s’il faisait bonne contenance, il ne laissait pas d’être perplexe. Il écrivait à madame Denis, le 1 8 décembre :

Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je no prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

Je vois bion qu’on a pressé l'orange ; il faut penser à sauver l’écorse. Jo vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.

Mon ami signifie mon esclave.

Mon cher ami veut dire vous m’éles plus gu' indifférent.

Entendez par je vousrendrai heureux, je vous souffrirai tant que /aurai besoin de vous.

Soupei avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.

Le dictionnaire peut être long ; c'est un article A mettre dans l 'Encyclopédie.

... L’embarras est de sortir d’ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du premier novembre Je ne peux demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n’y a

1. Forme;, Souvenirs d'un Citoyen (lierlln, 1780), t. I, p. 18t.

Page 1