LETTRE DU DOCTEUR AU SECRÉTAIRE ÉTERNEL
soyez réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle ; elle paraît en avoir besoin.
Il sera triste pour vous que les Allemands que vous avez tant vilipandés aient inventé la poudre, comme vous devez vous plaindre qu’ils aient inventé l’imprimerie.
Adieu, mon cher président.
AKAKIA.
A Lcipsick, le 10 avril, 1753.
P. S. Comme il y a ici cinquante à soixante personnes qui ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner.
Le docteur Akakia adressait en même temps au secrétaire éternel de l’Académie dudit Malouin cette autre lettre roulant perpétuellement sur la même plaisanterie, perpétuellement rajeunie par le tour et une verve intarissable. Ce secrétaire éternel était Formey, qui, tout en blâmant dans l’intimité les violences où un amour-propre aveugle avait poussé Maupertuis, avait dû intervenir officiellement dans ces tristes et ridicules débats.
M. le secrétaire éternel,
Je vous envoie l'arrêt de mort que le président a prononcé contre moi, avec mon appel au public, et les témoignages de protection que m’ont donnés tous les médecins et tous les apothicaires de Leipsick.Vous voyez que M. le président ne se borne pas aux expériences qu’il projette dans les terres Australes, et qu’il veut absolument séparer dans le Nord mon âme d’avec mon corps. C’est la première fois qu’un président a voulu tuer un de ses conseillers. Est-ce là « le principe de la moindrq action ? » Quel terrible homme que ce président! Il déclare faussaire à gauche, il assassine à droite, et il prouve Dieu par A plus B divisé par Z; franchement, on n'a rien vu de pareil. J’ai fait, monsieur, une petite réflexion; c’est que quand le président m'aura tué, disséqué et enterré, il faudra
GOTTSCHED.
faire mon ('loge à l’Académie, selon la louable coutume. Si c’est lui qui s’en charge, il ne sera pas peu embarrassé. On sait comme il l’a été avec feu M. le maréchal Schmettau, auquel il avait fait quelque peine pendantsa vie*. Si c’est vous, monsieur, qui faites mon oraison funèbre, vous y serez tout aussi empêché qu’un autre. Vous ôtes prêtre, et je suis profane ; vous ôtes calviniste et je suis papiste; vous ôtes auteur et je le suis aussi ; vous vous portez bien et je suis médecin. Ainsi, monsieur, pour esquiver l’oraison funèbre et pour mettre tout le monde a son aise, laissez-moi mourir de la main cruelle du président, et ravez-moi du nombre do vos élus. Vous sentez bien d'ailleurs qu’étant condamné à mort par son arrêt, je dois être préalablement dégradé, iletranchez-moi donc, monsieur, de votre liste; mettez-moi avec le faussaire Kœnig, qui a eu le malheur d’avoir raison. J’attendrai patiemment la mort avec ce coupable...
Voltaire avait remis cette dernière partie de VAkakia au libraire Breitkopf. Il existe deux billets du poète, durant son séjour à Leipzig, adressés à Gottsched, dans lesquels il prie le savant professeur d’user de son influence auprès de l’éditeur pour l’empêcher d’envoyer des Aka/cia à Berlin avant la Foire. « Ils y seraient infailliblement saisis, » lui marquait-il. 11 s’était lié avec Gottsched, auprès duquel c’était une recommandation d’être l’ennemi de Maupertuis. Gottsched est
1. Ce n’est pas 14 une accusation en l'air. L’abbé Denina, qui evècrc Voltaire, dit au sujet de Maupertuis, donl il fait l’éloge : a On lui reproche un amour-propre Irop sensible , et quelque chose d'ardent, de sombre, (l’impérieux , de tranchant dans le caractère. Il semble à la vérité avoir donné lieu à ces reproches par la manière donl il avolt traité M. de Casstni, dans sa dispute sur la ligure de la terre, par quelques différents qu'd eut avec le maréchal Schmetlau, par la manière dont il traita quelquefois Kœnig, par le ton qu'il prit une fois avec M. de La Lande; enfin, pour avoir renvoyé de l'Académie un M. l’assavent. » Denina, la Fruste littéraire sous Frédéric 11 (Berlin, 1790), t. 111, p. 26, 27.