‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 351 sur 431 · PROJET DE FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

PROJET DE FRÉDÉRIC

pas de vue, et se faisait renseigner sur ses moindres démarches. « ... 11 est à Leipzig, écrit-il à la margrave de lîayreuth, où il distille ses nouveaux poisons, et où il se dit malade pour corriger un ouvrage terrible qu’il y compose. Vous voyez donc que, loin de vouloir jamais revoir ce malheureux, il ne s'agit que de rompre entièrement avec lui. Si vous me permettez donc de vous dire librement mon sentiment, ma chère sœur, je ne serais pas fâché qu’il allât à Bayreuth ; car, si vous y consentez, j’y enverrais quelqu’un pour lui redemander la clef et la croix qu’il a encore, et surtout une édition de mes vers qu'il a envoyée à Francfort-sur-le-Mein, et que je ne veux absolument pas lui laisser, vu le mauvais usage qu’il est capable d'en faire1... » Frédéric se croyait plus d’un grief contre l’auteur de la Henriade, duquel il disait, dans cette lettre môme : « On roue bien des coupables qui ne le méritent pas autant que lui; » mais ce qu’il lui pardonnait le moins, c’était sa désertion. 11 ne semble pas trop rassuré sur ses desseins ; il le supposait, non sans vraisemblance, profondément ulcéré, et s’attendait, pour sa part, bien qu’il ne dise pas toute sa pensée, à quelques éclaboussures. Maupertuis, dont les appréhensions n’étaient que trop fondées, animait le feu et s’efforçait de confondre la cause du roi avec la sienne. La circonstance était propice ; l’on avait rapporté au Salomon du Nord que le Virgile français ne se faisait pas scrupule de montrer leur correspondance

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Prcuss. ), t. XXVII, p. 227. Lellrede Frédéric à la margrave de Bajrculli ; l’oudain, ce 12 avril 1753.

LE COEUH ET L’ESPHIT.

comme témoignage et justification de sa conduile; etc’eûtété là plus qu’une indiscrétion. Frédéric, indigné, pour rendre vaine une pareille manœuvre, deux jours après celle qu’il écrivait à sa sœur, dictait à l’abbé de Prades, la lettre suivante à l’adresse du président de son Académie.

Le roi m’a ordonné, monsieur, do vous envoyer la copie d’une lettre qu’il écriviL à M. de Voltaire lors de l’affaire de la diatribe. S. M. laisse A votre prudence le choix des instants où il sera A propos de la montrer. Il a été informé que M. de Voltaire abusoit des lettres remplies de bonté dont S. M. l’a honoré quelquefois et elle n’a pas été peu surprise qu'il voulût s’en servir pour justifier sa conduite. Vous scavez, monsieur, que le roi amateur comme il est des talcns n’a fait que sacrifier, pour ainsi dire, à ceux de M. de Voltaire dans ces sortes de lettres, ayant toujours été obligé, quoique à regret, mais forcé par les fréquents écarts do M. de Voltaire de distinguer son cœur de son esprit. S’il fait parade des lettres écrites à son esprit, vous montrerez celle-cy que le roi écrivoit A son cœur. On pourra vous en envoyer quelque autre dans ce goût là '.

Suivait la copie de la lettre, qui n’était autre que la virulente épîlre débutant par ces amères paroles : « Il n’était pas besoin que vous prissiez le prétexte du besoin, que vous dites avoir, des eaux de Plombières... » Cette distinction de l’esprit et du cœur est subtile; mais elle n’est pas plus honorable pour le roi que pour le poète; et quoique Frédéric la reproduise en cent eudroits, elle n’en choque pas moins comme une énormité. Toute sa vie nous le verrons raisonner de la sorte et agir en conséquence d’une telle logique, sacrifiant

1. Cabinet de M. Feuillet de Conches. Lettres originale i du Grand Frtdiric à Muupertuis , t. Il, n“ #. Lettre de l'abbé de Crades à Maupertuie ; à Potedam, le 14 avril 1763.

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