PÉRORAISON VALANT L’EIORDE
si bien convaincu qu’il ne plaisantait point, qu’il partait de là pour le transformer en fourbe de haut vol, et accoler un peu étrangement son nom à ceux de Machiavel et de César Borgia. Laissons là ces exagérations puériles, qui choquent dans cet esprit si judicieux et si exact lorsqu’il se possède, et arrivons à la fin de l’épltre, qui ne brille pas plus que l’exorde par l’aménité et l’excès d’atticisme. « Pour moi, qui ne suis qu’un bon Allemand et qui ne rougis point de porter le caractère de candeur attaché à cette nation, je ne vous écris point moi-même, parce que je n’ai pas assez de finesse pour composer une lettre dont on ne puisse pas faire mauvais usage... Tous ces grands talents qui me sont connus dans votre personne m’obligent à quelque circonspection, et vous ue devez pas vous étonner si par la main de mon secrétaire je vous recommande à la sainte garde de Dieu , quand vous êtes abandonné des hommes '. »
Voltaire n’avait pas été le seul mis en cause dans la note agressive de la feuille d’Amsterdam. Kœnig, qui y était assez perfidement cité, ne crut pas pouvoir la laisser passer sans donner le plus formel démenti aux inculpations odieuses dont il était l’objet ; il insérait, en conséquence, dans la Gazette cT Utrechl quelques lignes d’une parfaite convenance et qui lui firent honneur.
1 . Dans la copie de La Beaumelle se trouve le post-scriptum que vole! : » Vous pouvez faire imprimer celte lettre à côté de celles du pape, dea cardinaux de Fleuri et d’AIbcroni; mais ne soyei pas assez maladroit pour y changer quelque chose, parce que nous en avons un vidimus en justice. » Cela manque complètement dans la copie du duc de Luynes et donne fort à penser que ce ne soit là un apport de l’auteur des Mémoires de madame de Mainienon.
PROTESTATION DK KUENIG.
M. Kœnig alant lu, avec beaucoup d’étonnement, l’extrait d’une lettre de Berlin, que plusieurs gazettes de ce pais ont publié, et dans lequel il est fait mention de lui, a jugé néces* saire d'avertir le public qu’il connolt trop le respect que tout particulier doit aux grands princes, pour avoir pu s’oublier à un tel point que de Former le projet insolent d'attaquer les écrits de S. M. le roi de Prusse. Il proteste que j’amais l’idée ne lui en est venue, et il ne croit pas que jamais il lui soit échappé un seul mot qui puisse justifier pareille imputation. Il déclare quo les écrits de ce grand prince sont sacrés pour lui ; qu’il n’a jamais eu l’audace d’y porter les yeux pour en faire l’objet de sa critique et de ses traits, et que, quand même il y auroit trouvé quelque chose qui lui fît de la peine, il aurait toujours mis respectueusement le doigt sur la bouche; trèspersuadé, que le tems, la vérité, ainsi que l’amour de la justice, qui est propre aux grands hommes, plaideront mieux sa cause que tous les écrits qu'il pourrait composer dans cette intention. Il déclare aussi n'avoir aucune part aux écrits anonymes qui peuvent avoir paru à l’occasion de la dispute littéraire qu’il a avec le président de l'Académie royale des sciences de Berlin, et il espère, que le public aura la justice de ne lui en point imputer le contenu. L'Appel au public, et la Défense de cet Appel sont jusqu’à présent les deux seuls écrits qu’il ait publiés relativement à celte dispute1.
Les vingt-deux ou vingt-trois jours que Voltaire habita Leipzig furent employés à arranger ses papiers et ses livres qu’il chargea un négociant d’expédier pour Strasbourg, à corriger ses épreuves, rendre visite aux professeurs de la célèbre Université, et à écrire lettres sur lettres à ses amis de Paris. Il dut partir le 18 avril2, et se dirigea vers Gotha. À peine avait-il
1. Gasette d'Utrecbt, du mardi 24 avril 17 53 (n° VXXlllj. De la Haye, le 22 avril.
2. Collinl ne donne pas l'époque fixe de leur départ de Leipzig. Il n’y a pas d'aileurs trop à, compter sur son exactitude. 11 est probable pourtant qu’ils s'éloignèrent de cette ville, comme Voltaire
VOLTAIRE A OOTHA.
posé le pied dans l’auberge des Hallebardes, qu'il recevait un message du duc et de la duchesse de Saxe- Gotha, qui le pressaient d’occuper un appartement au château où il demeura trente-trois jours, choyé, fêté, adulé, lisant sa Pucelle à toutes ces oreilles éveillées et médiocrement prudes, qu’elle ravissait sans le plus léger mélange d’embarras*. Aussi Voltaire, reconnaissant pour lui et pour cet étrange monde de son imagination, écrivait-il à madame de Buchwald, grande maîtresse de Gotha : « Quels jours j’ai passés auprès de vous, madame ! et je vous ai envié cette certitude où vous êtes de vivre toujours auprès de madame la duchesse! Dunois, Chandos, La Trimouille et le père Grisbourdon auraient tout quitté pour une cour telle que Gotha4. » La princesse Louise-Dorothée de Saxe- Mpinungen était une des femmes les plus charmantes et les plus éclairées de son temps, la plus douce, la plus sage, la plus égale « et qui, Dieu merci, ne faisait
l'annonce dans un billet à M. de la Touche, A la date du 18. « Je pars de Lalpiick en ce moment , et je spray à ses ordres toutte nia vie. » Folsset, Voltaire et le président tle Droites (Didier, 1858), Supplément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric, p. 34.
1. La Coi elle de Leipzig (Leipiiger Zellungen), du 3 mai, insérait les lignes suivantes, dépêchées de Gotha, à la date du 30 avril : < M. de Voltaire, qui étoil en chemin pour se rendre aux eaux de Plombières, étant arrivé ici, s’y est trouvé si mal, que le duc, notre souverain , l'a fait transporter dans le château , et a chargé son premier médecin d'avoir soin de lui, d’autant plus que sa maladie parait dangereuse, a Rien de tout cela n’étail sérieux, et il est fort â supposer que cette note venait de Voltaire, qui tenait à ce qu'on le crût à l'agonie.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Bouchot), t. LV1, p. 306. Lettre de Voltaire à madame de Buchwald; à Warbern , près de Cassel, 28 mal 1753.