RECONNAISSANCE DU POETE
point de vers ', » une princesse infiniment aimable, chez qui on faisait meilleure chère que chez la duchesse du Maine. « On vit dans sa cour avec une liberté beaucoup plus grande qu’à Sceaux; mais malheureusement le climat est horrible, et je n’aime à présent que le soleil5. » Pour reconnaître cette hospitalité raffinée5, Voltaire lui dédia son poème de la Religion naturelle , composé l’année précédente à Potsdam et d’abord offert à Frédéric. Il fit plus : sur le désir de la princesse, il s’engagea à écrire pour elle un abrégé de l’histoire de l’Allemagne, dont il puisa les premiers matériaux dans la belle et opulente bibliothèque du palais. Cette résolution était d'autant plus méritoire qu’il s’attelait à cette besogne avec plus que de la répugnance. « C’est ainsi, nous dit Collini, que la république des lettres dut à une femme les Annales de l'Empire , l’ouvrage le plus méthodique et le plus pénible que Voltaire ait jamais fait1 2 3 4. » Et le plus faible, devait-il ajouter; car l'on n’y sent que trop l’ennui et le dégoût qu’éprouve l’auteur en écrivant ce livre incolore, aride, où ne se retrouvent que de
1. Voltaire, Œuvre s complètes (Deuchot), I. XL, p. 92. Mémoires pour servir à la vie de Voltaire, écrils par lui-même.
2. /Aid., I. LV1, p. 442. Lettre de Voltaire à madame du Deffand; Colmar, le 23 avril 1754.
3. Nous lisons ces lignes ambiguës, mais qui ne peuvent avoir rapport qu'à la duchesse, dans te pamphlet de La Beaumelle: • Il se rendit (Voltaire) à Gotha, où il trouva une bonne dame qui éloil entichée de son esprit poétique , et qu'il trouva le secret de persuader, pour une couple de vers, de lui faire présent d'un aiguière d’argent et de certaine quantité de médailles, qu’on estime ensemble à la somme de 1 1 00 à 1 200 écus d’empire. Le Siècle politique tle, Louis XIV (A Riéclopolis. 1753), p. 396. Lettre de M***.
4. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 05, CB.
CHANOEHENT D'ITINÉRAIRE.
loin en loin et comme à regret les qualités brillantes de l'historien de Charles XII et de Louis XIV.
Voltaire prenait congé le 25 mai, se dirigeant vers Strasbourg par Francfort-sur-le-Mein. 11 avait eu un instant, nous le savons, l’idée d’aller à Bayreuth, mais il s’était refroidi sur ce projet. 11 était redevenu son maître, il avait réussi à échapper à un hôte dont il n’était pas facile de se séparer; se rendre à Bayreuth, n’était-ce pas, pour ainsi dire, se livrer à lui de nouveau et rentrer ou retomber en son pouvoir? Si ce ne fut pas là le motif de son changement d’itinéraire, le hasard lui tint lieu de prévision; car, quelque répugnance qu’en eût ressenti la pauvre margrave, elle n’eût pu empêcher les recherches peu obligeantes qui attendaient infailliblement celui-ci à Bayreuth. Mais, sans enlever encore toute espérance, Voltaire avait déjà laissé entrevoir ses hésitations sur la marche qu’il devait suivre. « J’ai vu aujourd’hui une lettre de Voltaire, écrit Wilhelmine à sou frère, le 24 avril. Il va à Gotha, où sa nièce va le trouver. Je doute qu’il vienne ici. Il mande cependant qu’il écrira encore de Gotha. Je suppose que peut-être il a dessein de s’établir ici avec sa nièce, ce que je tâcherai d’éluder. Les lettres qu’il a écrites à ses amis ici 1 (qui sont écrites sans défiance, et qu’on ne m’a montrées qu’après de fortes instances) sont fort respectueuses sur votre sujet. Il vous donne le juste titre de grand homme. 11 se plaint de la préférence que vous avez donnée à Maupertuis et de la
I. Le marquis de Muntperni, chambellan de la margrave, probablement; car le marquis d'Adliémar n'était pas encore A Bayreuth où on l'attendait de jour en jour. Superville peut-être encore.
WARBEN.
prétention que vous avez contre lui. Il raille fort piquamment sur le sujet de ce dernier, et je vous avoue, mon cher frère, que je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant l’article, car il est tourné si comiquement qu’on ne saurait garder son sérieux1. » On sent là tout le faible de la margrave pour ce poète selon son cœur, qu’elle n’eût pas sacrifié à Maupertuis, et dont elle s’efforcera, quoique avec une excessive réserve, d’atténuer les torts. Mais, en lui manquant de parole, Voltaire la tirait de peine, quelque plaisir qu’elle eût eu à le recevoir; et elle se trouvait réduite à souhaiter un changement de direction qui sauverait, à elle comme à lui, des désagréments inévitables. Il est vrai que l’auteur de Mahomet ne devait y gagner d’aucune sorte, car nulle des violences et des brutalités de Francfort ne se fût produite à Bayreuth.
Le 26 mai, vers le soir, Yoltaire arrivait à Cassel. Le Landgrave, qui était alors à Warbern, le fit prier à son tour par le prince héréditaire de venir le voir, et le lendemain, à midi, l’illustre voyageur se rendit près de Guillaume VIII qui, les deux jours qu’il passa au château, ne le quitta pas un instant, ainsi que son fils, celui que Voltaire, dans la suite, ne désignera que sous l’appellation flatteuse du juste et bienfaisant landgrave de Hesse. Durant cela, le poète apprenait avec un certain étonnement que Pollnitz se trouvait, comme lui, dans cette capitale. Il le rencontra même; mais à
I. OEurrei de Frédéric le Grand (Berlin, Preues.) , t. XXVII , p. 229. Lettre de la margrave de Bayreuth à Frédéric; le 24 avril 1753. La lettre de Voltaire à laquelle il est fait allusion ne figure pas parmi celles u’on a publiées en 1865, du poêle à la margrave.
POLLKITZ A CASSEL.
peine échangèrent-ils quelques phrases. Cette circonstance, tout insignifiante qu’elle dût paraître, ne laissa pas de frapper l’auteur de la Henriade qui, plusieurs fois, dit entre ses dents : «Que fait donc Pollnitz à Cassel?» Eu effet, lorsque Voltaire s’éloigna de Potsdam, le baron était près de Frédéric, qu’on ne quittait pas sans un congé toujours donné, on le sait de reste , avec humeur. Était-ce donc le roi qui l’envoyait à Cassel,et alors dans quel but l'y avait-il dépêché? L’abbé Duvcrnet hasarde, à cet égard, une anecdote qui, pour être acceptée, aurait besoin de s’appuyer sur quelque chose de plus solide qu’une simple assertion. 11 raconte qu’à son retour de Silésie, le roi, se trouvant avec le baron et l’abbé de Prades, se prit à dire avec une sensible amertume qui tenait de la peur et du regret, que Voltaire, désormais hors d’atteinte à Leipzig, était homme à l’accabler de libelles et à le diffamer de cent façons; et il paraissait visiblement affecté de cette idée. Pollnitz se serait alors écrié : « Sire, ordonnez, et je vais le poignarder au sortir de cette ville. » Cette histoire, qui semble renouvelée de Henri 11 et de Thomas Becket, fort heureusement a un dénoûment tout autre. L’indignation de ses deux interlocuteurs prouva au baron qu’il avait fait fausse route, et, à la manière dont la proposition fut reçue, il dut voir qu’il n’y avait pas lieu d’insister. Duvernet déclare tenir l’anecdote d’un homme qui la tenait de l’abbé de Prades, alors captif à Magdebourg.
Cela est tout simplement absurde. Pollnitz, très-roué, très-délié courtisan, vieilli d’ailleurs dans l’intimité de Frédéric, savait bien que de pareilles offres ne pouvaient