INDIGNATION D’HALLER
mande aux plus éclairés : pourquoi n’ai-je de réputation qu’en Allemagne 1 Donc tout est havird, donc rien n'est conduit, donc rien n’est gouverné. » Voyez si l'on peutjuger des auteur» par leurs ouvrages ! qui eût cru celui-ci un épicurien si déterminé, en voyant ce qu’il a si politiquement inséré çà et là dans ses écrits1 2 î
La plaisanterie, poussée à cet excès, n’est plus de la plaisanterie. Tandis que La Mettrie se frottait les mains et s’applaudissait de ce tour d’écolier, sa victime s’estimait déjà la fable de tous les honnêtes gens, un objet de mépris et d’exécration pour les hommes sincères et candides qui croient encore plus à la méchanceté qu’au mensonge, et ne sauraient admettre qu’il y ait nu monde des âmes assez noires pour inventer un pareil tissu d’horreurs. L’on ne vit pas sous le poids de semblables charges. Haller s’adresse, éperdu, à Maupertuis; le président d’une académie dont des engagements antérieurs l’avaient seuls empêehé de faire partie; il énumère ses griefs dans une lettre éplorée, où il croit devoir se défendre des absurdités qu’on lui prête.
Vous me direz que c’est un persiflage , un badinage qui ne doit pas porter coup, parce que le faux en saute aux yeux; que l’auteur ne croit rien do ce qu’il dit, et qu'il a laissé à chaque page de quoi empêcher le lecteur de se tromper à mon désavantage. Mais il y a toujours eu des bagles, il y aura toujours des collecteurs d’anecdotes, qui trouvent leifr compte à les rendre les plus piquantes et les plus contraires qu'il se puisse au caractère dont un autour a fait profession. Quelle contradiction que d’écrire pour la religion, dans lu temps même qu'avec un Dèmétrius 1 je prêcherai» l’athéisme dans des compagnies si peu assortissant au ton général de ma vie...
1. ho marquis d’Argen#, Ocelliu Lucanus (Utrechl, 1702), p. 243.
2. Pseudonyme que prend U Mettrie pour P Ouvrage de Pénélope.
S’ADRESSE A MAUPERTU1S.
J’en appelle à vous, monsieur, puis-je ne pas souhaiter de désarmer un ennemi aussi dangereux, du moins par ses intentions? puis-je mépriser assez mon caractère pour ne pas le défendre quand il est mis de niveau avec les hypocrites et les scélérats?
Mon silence même auroit un air de conviction, et contre un ami qui sent tout le faux de la satire, il y a dix hommes estimables qui, commo vous, monsieur, ne me connaissent pas personnellement, et dont l'estime est le présent le plus précieux de la Providence
En pareil cas, l’excès de précaution est excusable, et Bartolo ne fera, plus tard, que buriner une vérité vieille comme le monde. Le vénérable Haller se met donc à prendre une à une chaque assertion du pamphlétaire et à en démontrer le néant ; et il résulte manifestement de cette recherche minutieuse qu’il n’a ni vu ni connu La Mettrie, et n’a pu conséquemment, entre autres énormités qui lui sont attribuées, faire avec lui la débauche chez des filles.
Quelque idée qu’aient bien des gens d’esprit sur les mœurs; la mienne a toujours été qu’elles doivent assortir nos discours; et quand j'aurois voulu penser moins régulièrement, ma santé toujours faible, et traversée par de grandes maladies, m'auroit rappelé los idées de sobriété qui ont formé le plan de ma vie. Je l'ai passée presque entièrement dans la solitude que m’imposoient mes occupations et le soin de ma santé... Il est cruel assurément de m’attribuer des soupers en /S Iles, comme il les appelle. Mon âge, le nombre de mes enfants, le contraste qu'une débauche publique feroit avec les mœurs et le ton de la ville do Gœttingue , petite ville où rien no se cacheroit, la profession que j’ai toujours faite d’une vie réglép, l’état de ma santé nouvellement affaiblie, comme vous ne l’ignorez pas. monsieur, par
I . Assciat , Singularités philosophiques : l’Homme machine (Paris, 1885), p. 184, 185, 188. Lettre de M. Haller A M. de Mauperluis, Gœttingue, le 10 novembre 1751.
DOHIS.
une maladie dangereuse, tout concourt à former une contradiction avec le conte de notre auteur, qui lui fera autant de démentis qu’il y a de citoyens ou d’étudiants à notre université. Seroit-il permis, monsieur, d’attribuer à un homme des mœurs si contraires aux siennes et de fouler aux pieds les droits sacrés de la vérité? l.e bien public soudre-t-il des gens qui passent leur vie à peindre ceux qu’ils trouvent bon de haïr, de toutes les couleurs que puisse leur prêter une imagination échauffée?
Si Haller était médecin, naturaliste, philosophe, il était également poëte; et La Mettrie ne respecte pas plus le poëte que le philosophe, qu’il entache, l’un et l’autre, d’athéisme et de matérialisme. Haller a donc à défendre ses vers comme sa prose; qu’osera-t-on incriminer? Sont-ce ses Réflexions sur la religion et la superstition, ou ses vers sur Y Origine du mal ? Mais il a eu vingt ans, lui aussi, il a été amoureux, il a chanté l’amour ; et l’austère savant croit devoir, sinon faire amende honorable, du moins donner des explications sur cette phase plus humaine de sa vie. « 11 est plus nécessaire, ajoute-t-il, de me défendre sur ma Doris, dont M. de La Mettrie a fait une espèce de paraphrase1 2. Si une déclaration d’amour me rendoit ridicule à mon âge, elle étoit excusable dans un homme de vingt ans qui chante sa maîtresse, quatre à cinq mois avant son mariage*. » Pauvre bonhomme de savant, tout prêt à demander les circonstances atténuantes, parce qu’il a aimé tout comme un autre, parce que son cœur a battu en tout bien et tout honneur à la vue d’une jolie fille,
1. Au début de l'Art de jouir, La Mettrie, OEuvres philosophique a (Berlin, 1790), I. III, p. 200, 207, 208.
2. Le petit poeine de Doris est de 1730. Poésies de II. Iltller, traduites de l'allemand (Berne, 1700), t. I, p. 104 il 109.
RÉPONSE DE .MAUPERTUÎS.
sa fiancée! Quelque indignation qu’inspire le procédé de La Mettrie, il est difficile de garder son sérieux devant la candeur helvétique du grave professeur de Gœttingue. Maupprtuis, qui était assez Français, quoique savant, pour rire sous cape de cette pudeur quasi virginale, fit de son mieux pour payer en belles paroles un homme hors de lui. Lorsqu’il écrivit cette étrange lettre, Haller ne soupçonnait pas que celui qui l’avait si incongrûment mêlé à ses dévergondages de plume, expirerait, le lendemain même, victime de son intempérance et de sa folie, comme on le verra plus Lard. La réponse de l’auteur de la Vénus physique est à citer; elle est une biographie du défunt, et les détails dans lesquels il entre ne sont pas sans intérêt. Il fallait d’abord calmer le vertueux professeur, et c’est par quoi il commence.
J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et n’avois pas attendu jusque-là à être indigné de l’écrit dont vous vous plaignez. Vous faites trop d’honneur à de pareils ouvrages, si vous croyez qu'ils puissent porter atteinte à votre réputation; mais vous faites tort au caractère de La Mettrie, si vous pensez qu’il ait mis, dans ce qu’il a écrit, le degré de méchanceté qui y paroit. Ceci est un paradoxe pour tous ceux qui ne l’ont pas connu personnellement : mais la vérité me force à l’avancer. Il est mort, et s’il vivoit encore, il vous feroit toutes les réparations que vous pourriez souhaiter, avec autant de facilité qu'il a écrit coulre vous. Il m'a juré cent fois qu’il n’écriroit jamais rien de contraire à la religion ni aux mœurs, et bientôt après reparaissoit quelque ouvrage de la nature de ceux dont nous nous plaignons.
Vous avez raison de dire que je le connois mieux que vous. Nous sommes de la même ville. Cette raison seule auroit suffi pour que je lui voulusse du bien. Je ne me cache pas de l’avoir servi du peu de crédit que j’avois en France. Il n’a pu s’y soutenir dans un assez bon poste que ses amis lui avoient fait