‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 397 sur 431 · DÉTERMINATION DÉSESPÉRÉE · texte numérisé non relu

DÉTERMINATION DÉSESPÉRÉE

dame Denis demeurera à Francfort avec les malles et attendra à l’hôtel du Lion cf Or l’issue d’une entreprise très-légitime, quoi qu’on dise, l’inexécution des promesses qui lui avaient été faites le déliant d’une parole qu'il n’avait entendu donner, lui au moins, que jusqu’à l’arrivée du ballot de Leipzig \ Colliui était chargé d’arrêter uue voiture et de disposer tout pour la fuite.

Le début fut heureux : ils purent se glisser hors de l'hôtel sans être aperçus (ils le croyaient du moins), et parvenir jusqu’au carrosse de louage, suivis d’un domestique chargé de leur mince bagage, qui se composait de valises et d’une cassette où étaient logés les manuscrits et l’argent du poëte.

Ce fut vers trois heures de l'après-midi, dit Freytag dans son rapport, le mercredi 20 courant, que l'espion posté par moi au Lion <i'Or, le logement de Voltaire, m’apporta hors d'haleine la nouvelle qu'il s’était enfui. Par malheur, ni mon secrétaire ni aucun domestique ne se trouvaient là. Dans cette extrémité, j’eus recours à tout mon voisinage, j’envoyai per poste des messagers sur les trois routes principales de Hanau, de Friedberg et do Mayence ; je m'habillai à la hâte, et je m’élançai comme un coureur au Liond'Or; j’appris là que Voltaire, vêtu d’un costume de velours noir, s'élait dirigé vers l'hôtel de la Couronne de l'Empire, et y avait arrêté une chaise de retour de Mayence, dans laquelle il était parti. Le chancelier électoral de

1. « Le 20 (juin), le sieur de Voltaire, en vertu des conventions, veut aller aux bains de Visbad, n’ayant pas la force de se transporter si loin que Plombières. Il laisse tous ses effets à Francfort, et sa nièce doit les faire emballer et le suivre, s Œuvres complètes (Reuchot) , t. LVI, p. 330. Journal de ce qui s'est passé à FrancJort-sur-le-Mein. Les eaux de VVisbadcn sont également indiquées comme cause ou prétexlo du départ de Voltaire dans la Gazelle d'Utrecht, du mardi 3 juillet 1 7 &3 (n° LUI). Supplément.

voltaire atteint a la barrière.

Trêves à Worras, baron Munch, fut assez complaisant pour mettre à ma disposition in hoc /lagranti son carrosse d’état à six glaces stationnant devant le Lion. J’envoyai en avant une estalTette vers la porte de Mayence pour y retenir Voltaire jusqu’à mon arrivée. Je me transportai aussitôt chez mon assis* tant, M. le conseiller aulique Schmid, que, par surcroit de guignon, je ne trouvai pas au logis. 11 était à une demi-lieue de la ville, dans sa « maison de campagne1. » L’un de ses commis de commerce s’y rendit à cheval en dix minutes, et se dirigea ensuite chez le bourgmestre régnant, des démarches duquel je parlerai plus tard.

Moi, le conseiller de guerre, j’atteignis Voltaire et son secrétaire italien, dans une chaise à trois deniers, juste sous l’arbre de barrage. Il avait perdu son carnet en traversant la ville et s’était attardé quatre minutes environ à sa recherche; sans cela je ne l'aurais plus trouvé sur le territoire de Francfort. Mon caractère imposa assez au sous-officier pour qu’il arrêtât sur-le-champ Voltaire, et là seulement je vis ce que sont ces deux gens-là. Les pires bandits n’auraient pu faire de tels « mouvements » pour se dégager. Il me dit, entre autres choses, en face, que je lui avais fait demander 1000 thalers pour le laisser aller. Il nia ses engagements, et il m’a dit môme qu’il avait été plusieurs fois chez moi. Le jeune secrétaire, qui, en définitive, parait avoir beaucoup « d’esprit, » confirma tout cela avec une « effronterie » comme je n’en avais pas encore vu au monde. Je les abandonnai à la garde du sous-officier qui commandait à six hommes, et je volai à la grande garde, et de là chez le bourgmestre...

Celui-ci me fit d’abord beaucoup de difficultés, et parce que la requête royale faisait défaut, et parce que M. de Voltaire se trouvait au service du roi de France. Mais ma « présence » et la requête ci-jointe sub C (qui ne fut toutefois expédiée et signée par nous deux que le lendemain) firent, malgré toutes les menées de Voltaire, que le bourgmestre confirma l’arrestation et promit l’extradition contre les « rever sales • ordinaires. Cette ordonnance provisoire du bourgmestre fut confirmée, jeudi matin, par une décision du conseil in i>leno et à moi transmise

I. En français dans le texte, comme Ica deux ou trots autres mots guillemetés.

Page 1