SÉJOUR A ROME
Mais d’Argens, comme il en fait l’aven, était né pour être le jouet perpétuel des caprices de l'amour et de la fortune, et il allait bientôt retomber dans une succession d’aventures dans le menu détail desquelles nous n’avons pas à entrer, et prendre en horreur une profession qu’il ne croyait convenir qu’à un pédant. Cependant, à un séjour qu’il fit à Paris, son amour pour l’étude lui revint ; une partie de sa journée s’écoulait dans son cabinet ou dans l’atelier -de Case, professeur de l'Académie de peinture, avec lequel il s’était lié à un précédent voyage. Un gain inespéré de six mille livres à la roulette de l'hôtel de Gèvres lui permettait de réaliser un rêve caressé depuis longtemps; il partait, trois jours après, pouf Rome où il comptait bien repaître ses yeux des chefs-d’œuvre entassés à tous les coins de la Ville éternelle.
Dès le lendemain de son arrivée, il se fit présenter au cardinal de Polignac, qui le retint à dîner. Mais il ne perdait pas de vue le but réel de son excursion en Italie.
Je passai trois mois à Rome, uniquement occupé à voir tous les jours de nouvelles beautés: j'étais plongé dans la peinture et dans la musique; j’avais oublié qu'il y eût dos femmes dans le monde, et je Tusse parti de Rome sans y avoir pensé, si le cbe*alier de Cha-sé, avec qui j'étais logé dans la môme auberge, ne m’eût fait connaître une jeune tille, bonne musicienne. chez laquelle il allait souvent. Nous y faisions de petits concerts : elle avait la voix fort belle, les veux vifs, les façons tendres et engageantes, ainsi que toutes les Italiennes
L'inflammable marquis ne tarda pas à s’éprendre de la jeune Italienne, qui, de son côté, partagea vite les
1, Marquis d' Argon», Mémoire» (Paris, 1807), p. 271.
NINESINA.
sentiments qu’elle inspirait, et il s'ensuivit des relations destinées à une durée fort bornée, et que devaient raccourcir encore l’inconstance et la légèreté françaises. Au bout de six semaines, d’Argens, très— refroidi, devenait amoureux d’une autre jeune fille, qui demeurait à deux pas de l’auberge où il allait manger. Ninesina n’apprit pas sans grand courroux la perfidie de sou amant, et, après s’ètre convaincue de ^impossibilité de le ramener, elle ne songea plus qu’à en tirer vengeance. Celui-ci avait l’habitude de prendre le frais, tous les soirs, vers onze heures, sur le mont de la Trinité, une promenade voisine de la place d’Espagne. Une nuit, deux spadassins fondent sur lui, le poignard levé; il n’a que le temps de dégainer et de s’adosser, pour n’être pas tourné, contre la porte de la Yigne-Médicis. Sur ces entrefaites surviennent deux Français, qui mettent aussitôt l’épée à la main et se disposent à charger les assaillants. L’un de ces auxiliaires dépêchés par le hasard était ce chevalier de Chassé, auquel d’Argens était redevable de- la connaissance de Ninesina; il est, à sa grande surprise, interpellé par une voix bien connue, celle de sa maîtresse. Elle et Ninesina étaient venues là sous ce déguisement pour punir un traître, et l’apparition seule des amis du marquis avait pu entraver leur dessein. « J’ai manqué mon coup cette fois, s’écrie l’amante délaissée; mais je réussirai mieux une autre. » Et les deux amazone* se retirèrent au même instant, laissant l’infidèle dans un étonnement voisin de la stupéfaction. Le chevalier chercha à apaiser ces ressentiments, il voulut négocier. Carestina, l’amie, se lit fort d’obtenir le par-