MADAME SCHMID
gent, on s’empare de la montre et des quelques bijoux de l'auteur de la Henriade qui réclame un reçu. « Comptez cet argent, dit Schmid à ses commis, ce sont des drôles capables de soutenir qu’il y en avait une fois autant. » Collini proteste contre son arrestation ; on le menace de le jeter dans un corps de garde. Voltaire réclame sa tabatière, dont il ne peut se passer; il lui est répliqué que l’usage est de s’emparer de tout. On comprend sa rage, qui devait s’accroître encore du sentiment de son impuissance. Ses yeux effarés semblaient implorer un conseil du pauvre Collini tout aussi empêché que lui. 11 aperçoit une porte ouverte ; il s’élance et disparaît comme un trait. Madame Schmid, qui avait pris un rôle dans la comédie, court à sa poursuite avec ses commis et ses trois servantes. Voltaire ne fut pas difficile à rejoindre. « Ne puis-je donc pas, leur dit-il, pourvoir aux besoins de la nature? » Au moins ce cri fut entendu; on se borna à se ranger autour de lui pour qu’il n’échappât point. Son secrétaire, averti, vola à son aide. « Je le trouve dans uu coin de la cour, entouré de personnes qui l’observaient de crainte qu’il ne prît la fuite, et je le vois courbé, se mettant les doigts dans la bouche et faisant des efforts pour vomir. Je m’écrie, effrayé : a Vous trouvezvous donc mal? 11 me regarde, des larmes sortaient de ses yeux; il me dità voix basse : «Fingo..., fingo...» (Je fais semblant.) Ces mots me rassurèrent ; je lis semblant de croire qu’il n’était pas bien, et je lui donnai le bras pour rentrer dans le comptoir, il croyait, par ce stratagème, apaiser la fureur de cette canaille et la porter à le traiter avec plus de modération. » Eu
DORN.
le voyant revenir, Schmid, qui ignorait les circonstances atténuantes de sa disparition, s'écrie furieux : u Malheureux ! vous serez traité sans pitié et sans ménagement. » Et Voltaire, hors de lui, de reprendre le même chemin, et son cortège de courir de nouveau à sa poursuite et de le ramener devant ses juges. Tout cela est à peindre.
Tant d’émotions, de péripéties et de fatigues avaient altéré ces braves gens. Sehmid fait apporter du vin, et l’on boit à la santé de « Son Excellence monseigneur Freytag. » Mais nous allons assister à l’entrée en scène d’un nouveau personnage, acteur secondaire, dont le nom pourtant passera à la postérité la plus reculée aussi bien que celui de son chef d’emploi. C’était, à ce qu’assure Voltaire, un ci-devant notaire de Francfort, cassé par sentence de la ville, et dont le résident prussien avait fait son copiste. Les étranges accusations que le poète fait peser sur les têtes de Freytag et de Schmid nous rendent défiants à l’endroit delà sincérité et de la ressemblance de ses portraits. Admettons que Dorn n’ait pas plus été cassé par sentence de la ville que Freytag n’a traîné la brouette, et ne nous arrêtons qu’au rôle qu’il joue dans cette tragique et non moins comique aventure.
Sur ces entrefaites arriva un nommé Dorn, espèce de fanfaron que l’on avait envoyé sur une charrette à notre poursuite. Apprenant aux portes de la ville que Voltaire venait d’être arrêté, il rebrousse chemin, arrive au comptoir et s’écrie : » Si je l’avais attrapé en route, je lui aurais brûlé la cervelle ! » On verra bientôt qu’il craignait plus pour la sienne qu'il n'était redoutable pour celle des autres >.
1. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1801), p. 8Î.