CIRCONSTANCES D'EXCEPTION
cohérent qui saute aux yeux. Est-ce peur ou repentir? Sans doute Frédéric est au-dessus des représailles; mais est-il au-dessus de l’opinion? Quelque peu chatouilleux qu’il soit à cet égard, nous voulons croire que l’appréciation de toute l’Europe sur ces bien inutiles affronts infligés àun homme longtemps son ami, et qu’il avait par tous les moyens attiré à sa cour, fut pour beaucoup dans cet adoucissement à des mesures inqualifiables. Mais qu’importe ! la captivité de Voltaire va finir, il va être libre, il l’est déjà : le temps d’amener les chevaux, de charger les malles, et nous allons nous éloiguer avec lui de cette ville funeste. L’ordre du maître est formel; quelle circonstance désormais se pourrait opposer à son départ?
Mais nous sommes loin de compte, et les choses se passeront bien autrement. La gracieuse lettre de Sa Majesté prussienne fût venue le 19, jour qui précéda leur fugue avortée, que Freytag u’uût songé qu’à obéir et à donner la clef des champs à ses prisonniers. Mais cette tentative odieuse, cet exécrable attentat changeait du tout au tout la face des choses. Entre l’homme de la veille et l’homme du lendemain il y avait un acte punissable et qu’il fallait punir. Certes, les instructions du roi sont précises; mais le roi ne pouvait deviner que Voltaire pousserait l’infamie jusqu’à vouloir mettre fin de son fait à une captivité dont il n’entrevoyait point le terme ; et, dans ces circonstances d’exception, c’était à eux, le conseiller de guerre et le conseiller aulique, d’aviser avec une prudence et une retenue telles, qu’ils ne laissassent le moindre prétexte au plus léger reproche. Aux yeux de
ÉTRANGE EXPLICATION DE MACAl’LAY.
Freytag, Voltaire est si coupable, qu’il ne suppose pas qu’après avoir pris connaissance des derniers événements le roi n’abjure point tous sentiments de clémence. Aussi, demande-t-il de nouvelles instructions en prévision de sévérités trop justiliées. « Si cet homme avait attendu un peu, s’écrie le baron de Freytag, nous aurions pu l’élargir; mais maintenant nous devons attendre en toute révérence la requête et les dispositions ultérieures très - gracieuses du roi. »
11 est plus que temps de spécifier quel était ce livre de poésie, l’objet d’une poursuite si opiniâtre, et pourquoi cet homme de lettres couronné, qui ne repoussait pas la publicité et allait au-devant d’elle non moins ardemment que ses confrères en Apollon, la redoutait si fort pour cet enfant de sa muse. « Voltaire, dit Macaulay, avait entre les mains un volume de poésie du roi, et il oublie de le rendre. Ce n’était, croyonsnous, qu’une de ces négligences que l’on commet souvent, quand on se met en voyage. On ne saurait supposer que Voltaire ait médité un plagiat. 11 n’aurait pas consenti, nous l’affirmons avec confiance, au prix de la moitié du royaume de Frédéric, à assumer la paternité des vers de Frédéric. Cependant le roi, qui estimait fort au-dessus de leur valeur ses propres écrits, et qui était disposé à envisager sous le jour le plus défavorable toutes les actions de Voltaire, fut indigné de penser que ses compositions favorites étaient dans les mains d’un ennemi aussi voleur qu’une corneille et aussi malfaisant qu’un singe. Dans sa colère il oublia toute raison et toute décence, et résolut d’infliger
LE PALLADION.
à Voltaire un outrage à la fois ridicule et odieux1. » Rien n’est moins exact, rien n’est moins sérieux que ce passage d’une étude d’ailleurs très-vraie dans son ensemble, quoique sévère, l’œuvre d’un écrivain que les actions d’éclat, les brillants faits d’armes n’éblouissent pas au point de tenir lieu à ses yeux de moralité et de justice. Frédéric n’avait pas peur que l’auteur de la TJenriade s’appropriât ses vers, et en cette circonstance moins qu’en aucune autre, puisqu’il s’agissait non d’un manuscrit mais d’un livre imprimé, tiré à fort peu d’exemplaires sans doute, mais à un nombre suffisant pour rendre impossible une pareille idée, si elle eût pu venir à Voltaire. Ce qui effrayait le philosophe de Sans-Souci, c’est le parti que le poète tirerait contre lui de son ouvrage. Maintenant on sait ce que contenait le « livre de poëshies du roi » imprimé secrètement en 1751, dans une chambre du château de Potsdam. La pièce capitale était un poème à prétentions macaroniques, burlesque sans gaieté, dont le sujet était l’enlèvement de Darget par un parti de pandours qui comptait, on l’a vu, faire une tout autre prise*. «Savez-vous bien, écrivait Voltaire à sa nièce, que le roi de Prusse a fait un poème dans le goût de cette Pucelle, intitulé le Palladium. Il s’y moque de plus d’une sorte de gens*... »
L’apparition de Y Anti-Machiavel avait fort étonné
1. Lord Macaulay, Estait historiques et biographiques , traduction de Guillaume Guizot (Lévy, 1862), deuxième série, p. 334.
î. Voltaire, Œuvres complètes ( Beurhot) , t. LV, p. 295. Lettre de Frédéric A Voltaire; A Sans-Souci, le 25 juillet 1149.
3. Ibid., t. LV, p. 537. Lettre de Voltaire A madame Denis; à Berlin, le 3 janvier 17 51.