RÉSERVE MOTIVÉE
déjà un monde officiel habitué à plus de réserve de la part des têtes couronnées; au moins était-ce de l’histoire et de la science politique. Le Palladion n’avait pas cette excuse. Il s’attaquait gratuitement, et par le seul plaisir d’être malin, à tous gens dont la rancune n’était pas chose indifférente ; et c’eût été payer très et trop cher une plaisanterie d’une lecture laborieuse. A un certain moment (nous l’avons raconté), Frédéric, pour forcer l’auteur de la Uenriade à se réfugier en Prusse, par une félonie que rien ne saurait justifier, avait fait remettre sous main au théatin Boyer des lettres et des vers où Voltaire s’exprimait sur le compte de l’ancien évêque de Mirepoix avec plus que de l'amertume. Probablement se dit-il que ce qu’il avait fait jadis, Voltaire pouvait se le permettre pour assouvir de profonds ressentiments. Mais une simple indiscrétion , dont nous reconnaissons le poëte fort capable , eût amené le même résultat ; et le roi de Prusse, alarmé sur les conséquences, ne recula point, pour assurer son repos, devant le plus grand crime sans doute que puisse commettre le chef d’un peuple civilisé, la violation du droit des gens '.
4. On «aviill l'existence de ce poème singulier à la cour de France, et ce mystère même surexcita à un tel degré la curiosité de madame de Pompadour et de son rayai amant, que le marquis de Puysieulx eut ordre d'écrire à Vaiori dans le but d'obtenir pour Louis XV un exemplaire du Palladion. o Le roi a toujours une extrême envie d'avoir le poème dont vous nous parles. Sa Majesté est supérieure aux impressions que pourrait faire tout ouvrage libre dans les matières sérieuses, s (Versailles, 7 mars 1750). Mais Frédéric ne se laissa pas ébranler par les démarches les plus pressantes ; il fut aussi poli que possible, mais refusa net. Marquis de Vaiori, Mémoires, (Paris, 1820), t. Il, p. 309, 314.
488 VOLTAIRE S'ADRESSE A SOEUR Gl'ILLEMETTE.
Quoi qu’il en soit, Voltaire, que l’inquiétude, le désespoir surexcitent, ne se sent pas d’humeur à attendre du temps, ce dispensateur souvent attardé de dénoûmcnts, la fin de sa grotesque et non moins cruelle aventure : il se fût adressé à tous les saints du paradis, si leur intervention eût dû le sortir de peine. Mais il a des amis encore, en la protection desquels il a foi, et, le soir même de cette rude journée, il prenait la plume et écrivait une lettre pathétique à o sœur fiuillcmette, » cette compatissante margrave, le meilleur avocat qu’il pût avoir auprès de l’étrange philosophe de Sans-Souci. C’est toujours le même récit de son arrestation et de celle de sa nièce, des violences dont ils ont été l’objet l’un et l’autre, sans raison , sans excuses, puisque l'œuvre de poésie était désormais entre les mains du conseiller de guerre Freytag.
Le livre en question arriva le 17 au soir1. J'ai voulu partir aujourd'hui 20, ayant satisfait à tous mes engagements. On a arrêté mon secrétaire, ma nièce et moi. Nous avons douze soldats aux portes do nos chambres. Ma nièce, à l’heure que j’écris, est dans les convulsions. Nous sommes persuadés que le roi n'approuve pas cette terrible violence.
Daignez, Madame, lui envoyer cette lettre. Daignez l’assurer qu'au milieu d’un malheur si inour je mourrai plein de la même vénération et du môme attachement pour sa personne. Je lui demande encore très-humblement pardon de mes fautes. J’avais toujours pensé qu'il daignerait permettre que je lâchasse de me défendre contre Maupertuis. Mais si cela lui déplaît, il n’en sera plus jamais question. Encore une fois, Madame, jamais mon cœur n'a manqué, ni ne manquera au roi, et il sera toujours rempli pour Votre Altesse royale du respect le plus profond et le plus tendre.
Hélas ! c’était autrefois frère Voltaire.