LE LAQUAIS DE FREYTAQ
hommes, et l’excès de ses remerciemens nous prouva que dans d’autres occasions il ne vendait pas fort cher ses services1. » A merveille! mais Voltaire se laissa persuader, et, toute honte bue, fit suivre son premier billet d’une lettre collective à l’adresse de « M. le baron de Freytag, ministre de Sa Majesté prussienne » et de M. Schmid, « son conseiller. » Dans cette supplique encore, il demande qu’on le délivre des deux soldats qu’on lui avait laissés pour le garder; il est malade, il a besoin d’air et d’espace. Du reste, s’il retrouve jamais quelques lettres de Si Majesté, il les lui retournera avec lé dernier scrupule2.
Mais, lorsque Voltaire» moins peur, il s’irrite contre sa propre lâcheté, et, dans ces moments-là, il oublie ces sacrifices de sa dignité qu’il va rendre stériles, et cède à des accès de fureur qui ne peuvent que lui aliéner ceux desquels il ne dépend que trop. Madame Denis, elle-même, n’a pas toujours, etcela se conçoit de reste, la longanimité, le flegme désirables ; l’oncle et la nièce, un jour, maltraiteront un domestique de Freytag qui leur avait été dépêché par le conseiller de guerre, outrage quecelui-ci manifestera ressentir assez vivement pour que ses prisonniers se croient dans l’obligation de l’apaiser par les plus humbles soumissions. Tout cela n’avait été qu’un malentendu et pas autre chose. « J’apprends, monsieur, que vous êtes en colère contre moi, sur ce que votre laquais vous a
1. Colllnl, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 89, 90.
2. Varnhagen von Ense, Denktvurdigkciten undvcrmischteSchriften Leipxlg, 1859), t. VIII, p. 248, 219; Francfort, 21 juin 1753.
DUFFE.NBACH.
rapporté. Je vous supplie de considérer que je n’entends pas l’allemand, que je lui ai dit dans les termes qu'on m’a fournis que madame Denis était dans les convulsions qui me font craindre pour sa vie. » Madame Denis, le cas étant pressant, malgré ses convulsions, joint sa supplique à celle de Voltaire. « Je suis désespérée, monsieur, de ce que vous me faites dire par le petit garçon. Au nom de Dieu, n’envenimez pas une affaire lorsque mon oncle est prêt de faire tout ce que vous voudrez... » Cette dernière assertion était au moins hasardée. Voltaire pouvait courber le dos devant une nécessité inexorable ; mais il faisait mentalement ses réserves, et il était d’ailleurs trop mauvais chrétien pour se sentir disposé à oublier, encore moins à pardonner, cette succession d’avanies dont il n’entrevoyait pas le terme.
Cependant, le 25 juin, Freytag recevait une lettre de cabinet écrite par Frédersdorff et signée par le roi, qui était un ordre formel de laisser partir Voltaire. Malheureusement, ce n’était pas une réponse au dernier rapport, et l’honnête résident ne savait quoi résoudre. Schmid, consulté, était d’avis de retenir Voltaire; on renverrait la garde, après avoir antérieurement exigé de lui l’engagement écrit de ne pas sortir de sa chambre, et l’on attendrait la décision de Potsdam. Le poète, qui ignorait le contenu de la dépêche et ne pouvait envisager dans cet arrangement qu’un adoucissement à sa situation, était tout disposé à en passer par ces conditions, quand le greffier [actuarius) du bourgmestre, appelé Duffenbach, se fit annoncer de sa part. La démarche était de bon augure, et Voltaire