BONNE FORTUNE INATTENDUE
derrière laquelle il avait fait creuser, à trois ou quatre pieds de profondeur, une grande sallo à manger. Son Altesse royale, après deux heures d’entretien et après m'avoir fait cent questions, nous congédia et m’ordonna en la quittant de revenir souvent la voir.
Quelques jours après, Chasot était à la table du prince, quand on vint le prévenir que le général en chef de l’armée française, M. d’Asfeld, lui renvoyait ses trois chevaux. Le prince Eugène, qui était présent et de bonne humeur, dit : « Il faut vendre ces chevaux-là qui ne parlent pas l’allemand. » Sur cela, le prince de Lichtenstein mit un prix aux chevaux qui furent vendus trois fois au-dessus de leur valeur. « Le prince d’Orange, l’un des convives, lui dit un peu bas : « Monsieur, il n’y a rien de tel que de vendre sesche- « vaux à des gens qui ont bien dîné ! » Mais cette remarque du prince, si nous ne nous trompons, est tout un raffinement. Les acquéreurs nous semblent avoir fait sciemment une mauvaise affaire, et les fumées du vin n’y avaient été pour rien. Tout petit que soit le fait, il est caractéristique et peint une époque.
Le chevalier avait plu, et les galanteries du prince royal le posèrent, dès la première heure, en intime et en favori. Chaque jour, un palefrenier lui amenait, de la part de Son Altesse, un cheval de main pour se rendre auprès de lui et l’escorter dans ses promenades. Il fut de toutes les parties et de toutes les fêtes, avec Brandt, les époux Kanneberg, le jeune Grumbkow, le capitaine Kalnein, surtout Jordan et Keiserling, ces deux amis du cœur. Le baron de Bielfeld, qui eut occasion de rencontrer Chasot à Rheinsberg et de tâter
s* PHASE D’ENTHOUSIASME.
l’homme, le juge comme un ofücier d’avenir et de la plus grande espérance. « Il a, nous dit-il, un esprit vif, une humeur gaie, des talens agréables, et si je ne me trompe, beaucoup de dispositions à devenir un jour un général habile, si jamais il est employé dans le militaire, comme je le suppose r> En attendant les prouesses , les actions d’éclat, Chasot payait son écot en belle humeur, en talents d’agrément. Mais Frédéric ne semble pas avoir de lui une idée moins favorable que Bielfeld. A cette date d’enthousiasme juvénile, tout séduit, tout attire, on se passionne pour les choses de l’intelligence, jes belles-lettres, la poésie; op rêve la renommée, la gloire dans toutes les carrières; on voudrait cueillir toutes les palmes. Si l’on fait de mauvaises rimes qu’on dépêche à Voltaire et que Voltaire déclare excellentes, l’on a encore d’eutres visées, l’on a dévoré tous ces romans de chevalerie dont l’héroïsme est bien capable de bouleverser une tête de dix-huit ans. La tête de Frédéric était plus forte que celle du héros de Ja Mapche, et nous je verrons s’attaquer à de tout autres eppemis que des moulins à veut; mais, répétons-le, cet esprit si froid, si railleur, si pratique, eut son heurede fermentahon, durant laquelle l’imagination, plus qu’une raison très-nette, eut voix au chapitre. Ihps sa solitude de Bheinsberg, dévoré par une soif d’activité sans emploi, il s’avisera de fonder une sorte d’association militaire qui ne devait être composée que de douze membres, ayant pour grand maître le général Fouqué. La devise de la nouvelle chevalerie
1. Baron de Bielfeld, heures familières ( la Haye, 1 7(13), t. 1, p. 87, C8. Retire VIII ; A llheinsberg, le 30 oelolire U 38.