LE NOUVEAU ROI
tout, satisfait du présent et comptant sur un avenir brillant, lorsque la Prusse changerait de maître. Ce grand événement, que ne laissait que trop pressentir la santé délabrée de Frédéric-Guillaume, allait être la date d’une ère nouvelle, et pour ce petit royaume sablonneux, mal configuré, sans frontières réelles, qui ne devait rien à la nature, et pour celui qui était appelé à le gouverner. L’heure de la rêverie et du roman est passée; et si, dans Frédéric, l’homme de lettres tient bon, l’homme d'affaires, l’homme pratique, le grand roi se révèlent aussitôt, non pourtant sans tâtonnements et sans écoles. La mort de l’empereur Charles VI ouvrait le champ à toutes les espérances et à toutes les ambitions, et le nouveau roi ne fut pas le dernier à comprendre quel rôle pouvait jouer un prince intelligent, énergique, aventureux, avec de bonnes troupes et des coffres bien remplis. « Cette mort dérange toutes mes idées pacifiques, écrivait alors Frédéric à Voltaire, et je crois qu’il s’agira, au mois de juin, plutôt de poudre à canon, de soldats , de tranchées que d’actrices, de ballets et de théâtre *: » Mais tout cela devait enchanter Chasot, qui appelait de ses vœux l’occasion de se signaler. Cette occasion, sa bonne étoile la lui envoyait, et plus décisive qu’il n’eût osé l’espérer. C'était à Molwitz a. L’aile gauche prussienne avait été sabrée et dispersée par les Autrichiens, tout présageait une déroute inévitable. Frédéric se voit enveloppé. L’officier qui commandait l’escadron ennemi, s’adressant
1. Voltaire, OEuvrea complètes (Beuchol), 1. LIV/p. 234. Lettre de Frédéric à Voltaire; Remusberg, le 26 oclobre 1740.