‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 47 sur 431 · COMBAT A OUTRANCE · texte numérisé non relu

COMBAT A OUTRANCE

particulière antipathie pour tout ce qui tenait de près ou de loin à la France, et l’omconçoit que ce n’eût pas été en faveur de Chasot qu’il so fût départi de ses sentiments de violente hostilité. Celui-ci, quelle que fût son envje de corriger les rodomontades du personnage, évita, autant que faire se put, tout ce qui était capable d’amener entre eux un conflit. Mais ce n’était pas l’affaire du major, qui avait résolu d’en finir avec le marquis français , comme il appelait Chasot. A la suite de provocations grossières, le chevalier dut prendre son parti, et promettre à cet ogre qu’il ne perdrait rien pour attendre. Cela avait lieu durant un « picnic » où avaient été conviées les dames du régiment.

Je rentrais pour lui faire compagnie, raconte Chasot, lorsqu'on me demandant si j’étais sorti pour commander mon cercueil, il me porta, à un pas de la porte que j’avais fermée, et sans me laisser le temps de me mettre en garde, un coup do sabro à la tète qui m’atteignit à la tempe droite, et fendit d’outre en outre mon chapeau, garni d'un point d'espagne très-fort en argent, ce qui diminua la force de ce coup mortel. Je tirai mon sabre, cl bientôt le combat fut A mon avantage. Après avoir d’un coup de sabre emporté Vtguillette et parsemé la salle des lambeaux de son uniforme, je n'ambitionnais que la satisfaction de désarmer un homme plus grand et qui se croyait plus fort que moi. Je lui avais déjà fait faire le lourde la salle jusqu’auprès d’un fourneau où je voulus lui arracher le shbre do la main ; mais le pied me glissa et je reçus un coup de pointe dans le bras droit qui perça jusqu’à l'os. La douleur que j’en ressentis m’anima trop contre mon adversaire, auquel j’eus le malheur d’enlever le crâne d’un coup de sabre contre la porte où j'avais reçu ma première blessure, et où il tomba roide *.

t. Blaie de Itury , Le chevalier de Cliasol (Michel Lévy, 1882), p. 60, 61.

fiO LE CHEVALIER A SPANDAÜ.

Le roi envisagea cette affaire comme un coup monté, en haine de l’élément étranger de ses armées, et fulmina contre « les messieurs qui se mêlaient de faire de 1 opposition. » Et qu’était donc Chasot, sinon une recrue levée dans un pays dont Frédéric parlait la langue mieux que la sienne propre, mais qui n’était pas la Prusse? Frédéric devait d’ailleurs s’être fait renseigner sur les particularités d’une rencontre que Chasot n’avait pas cherchée, et son amitié pour le vainqueur ne semblait pas être un motif de se montrer rigoureux et même injuste envers un officier qui lui avait sauvé la vie. Le chevalier fut, à sa demande, traduit devant un conseil de guerre, qui l’acquitta à l’unanimité, ce qui n’empêcha pas le prince, auquel on porta la sentence , de l’apostiller de cette phrase laconique : « Un an de forteresse à Spandau. » C’était dur. Il fallut, toutefois, se soumettre, et, après avoir consacré deux mois à soigner ses blessures, prendre le chemin de Spaudau. Il y entra en triomphateur. Le prince royal de Prusse, dont le régiment tenait précisément garnison dans la ville, voulut lui faire escorte, le remettre lui-même au commandant de la forteresse, et il ne le quitta qu’après lui avoir donné l’assurance de pourvoir abondamment à sa table. Mais cette captivité n’alla pas au delà de quelques semaines. Frédéric avait fait le roi ; au fond, il ne pouvait que savoir bon gré à Chasot de ne s’être pas laissé sabrer par ce bravache polonais. Le chevalier eut ordre de se rendre à Potsdam, où la glace fut vite rompue. Le prince s’arrangeait trop de l’esprit, de l’humeur gaie et franche du major pour lui garder rancune dans une circon-

Page 1