TROISIÈME ABJURATION
départ de Berlin. Ne pouvez-vous pas dire à votre maladie, ajoutait-il en finissant, d’avoir patience jusqu’à ce que je vais (j’aille) à Magdebourg 1 . »
Arrivons à l’anecdote la plus curieuse de la vie du baron. Si l’on ne se montrait pas plus généreux à son égard, ce n’est point qu’il ne se plaignît beaucoup ; il n’ouvraitpaslabouchequ’ilnefïtallusion à sa pauvreté, à ses besoins. Un jour, Frédéric lui répondit avec un sérieux qui trompa cet homme si rusé pourtant qu’il n’eût pas demandé mieux de lui être agréable : aussi que n’était-il resté catholique! on eût pu lui donner quelque canonicat. Dès le soir même, Pollnitz allait faire son abjuration, il était rentré dans le giron de Rome ! Cette histoire n’est que trop connue; elle a été répétée de cent façons, mais plutôt comme une de ces fables plaisantes que l’on raconte ou que l’on écoute sans trop y croire a. Rien de plus réel, pourtant, comme en fait foi cette lettre de Frédéric, qui venait un peu tard renverser les châteaux en Espagne du baron.
...Avez-vous dû penser que j’aie jamais parlé sérieusement sur votre changement de religion, et convient-il, à soixante ans, de s'occuper de projets aussi chimériques et sujets à tant de travaux et d’inconvénients? Car enfin, quand bien même, vous étant de nouveau soumis au joug de Rome, je serais dans la disposition de vous donner quelques commanderies, le pourrais-je avant qu’il y en eût de vacantes? Tous les commandeurs
t. OEuvret de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 82. Lettre de Frédéric à Pollnitz; Potsdam, 2 juillet 1741.
2. Dieudonné Thiébauil, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Dldot, 1860), t. I, p. 300. — Vollolre, OEuvres complètes (Beuchot), t. XL, p. 02. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-méme.
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INFAMIE PEItDl'E.
de Silésie sont plus jeunes que vous, et d’ailleurs pourriez-vous, les posséder sans une dispense du grand-maître, ou, en suivant les slatuts de l’ordre, sans aller courir les caravanes et faire le chevalier novice? Quelle carrière pour un barbon!... Je n’ai jamais parlé à Rotlcmbourg de vous donner une pension de quatre cents écus, et vous l’aurez sans doute mal entendu. I n'y en a point de vacante pour les catholiques en Silésie, et si vous avez quelques vues sur la comrnanderie de Reichonbach, vous pouvez n'y plus songer; j'en ai disposé en faveur du comte de i’alknnhayn. Revenez donc à vous-mème. Je vous livre à vos réflexions, et vous laisse, sur la religion, entièrement le maître de votre conduite. Mais je ne veux pas que vous soyez persuadé que je n'en ai jamais parlé qu'en badinant ; je n'aurais jamais pensé que vous eussiez pris la chose au sérieux, et que vous voulussiez ajouter à votre roman une épisode aussi singulière*.
Quoi que dise Frédéric, pour qu’un homme aussi fin que Polinitz se fût mépris à ce point, il avait fallu donner à cette fable quelque apparence. On l’avait fait parler, soit ; mais personne ne l’eût osé faire, sans son acquiescement au moins tacite; et ne fut-il que tacite? Le philosophe de Sans-Souci était impitoyable dans la plaisanterie ; il la poussait k l’extrême, sachant bien qu’il était le maître, tout en affectant de l’oublier. Voltaire n’était pas à l’abri de ses atteintes; toutefois, était-il une mesure qu’on n’eût pas dépassé sans péiil avec ce maître en ironie, qui, lors même qu’il pliait l’échine, voulait qu’on sût que sa longanimité avait des bornes. Mais Polinitz! li n’avait ni l’indépendance queprocureunesituatiou assurée, ni celle que donne le caractère. 11 était taillable et corvéable; c’était la seule utilité de ce bouffon, de cet « inutile » comme il se
1. OT.uvrct de Frédéric le Grand (Berlin, Preuas.), t. XX, p. 83. Lettre de Frédéric à Pollnilx; l'olsdam, 28 février 17-18.