JUGEMENT DE ROUSSEAU
qu’il n’esl question que de quelque méfait littéraire. La sévérité avec laquelle Voltaire est traité dans cette épitre au Cygne de Padoue ne saurait être prise à la lettre, sans qu’elle retombât de toutson poids sur celui qui s’entoure de gens qu’il aime si peu et qu’il juge si peu estimables. Mais nous n’aurons que trop occasion de le constater, ce qui manque à Frédéric, c’est le sens moral : son intérêt sauvegardé, tout lui est assez indifférent; et encore le mal a-t-il pour lui cela d'avantageux, qu’il s’en amuse. Ainsi, il mandera la lin de Pollnitz à l’auteur de Mérope de la façon suivante : « Le vieux Poellnitz est mort comme il a vécu, c’est-à-dire en friponnant encore la veille de son décès. Personne ne le regrettera que ses créanciers *. » Oraison funèbre trop méritée, mais qui avait peu de convenance dans la bouche et sous la plume de celui qui ne l’en admit pas moins jusqu’au dernier jour à sa table et dans sou intimitq. Et le citoyen de Genève a-t-il si grand tort, quand il dit, en parlant de Frédéric : « Je ne puis estimer ni aimer un homme sans principes, qui foule aux pieds tout droit des gens, qui ne croitpoint à la vertu, mais la regarde comme un leurre avec lequel on amuse les sots 1 2. »
1. OEuvrex de Frédéric le Grand (Berlin, Preuaa.), t. XX, p. 13. Lettre de Frédéric à Voltaire; lu 13 août 1115.
2 . Techencr, Ctttaloijue d’ autographes de U. La Broustc ,1e 6 mal 1861, p. 81, n° 591.
VOLTAIRE A L'APOGÉE I>K SA FAVEUR. — SANS-SOUCI. LES BONS SAXONS. — ABRAHAM HIRSCH.
Tel était le petit groupe de fidèles dont Frédéric était entouré, lorsque Voltaire arriva à Berlin, le vent en poupe, accueilli par le maître avec un empressement , des caresses , que devait copier , en les exagérant, une cour disciplinée comme un régiment et habituée de vieille date à un mot d’ordre qui n’en était pas moins formel pour n’avoir pas été formulé. Ce fut à qui, dès l’abord, lui ferait fête et lui témoignerait le plus d’égards. Les reines lui dirent, une fois pour toutes, que son couvert était mis chez elles. La reine-mère, à son grand chagrin, n’avait aucune influence, aucun crédit. Son fils l’indemnisait ou croyait 'indemniser en honneurs de ce qu’il lui refusait en puissance : elle avait sa cour; et tous les généraux, les hauts dignitaires, les ambassadeurs étrangers considéraient comme un devoir de lui rendre leurs hommages. Voltairé était trop courtisan pour y manquer. Il allait la voir, et lui communiquait les ouvrages qu’il avait sur le métier. « Il lui lut môme, nous dit Formey, quelques chants de la Pucelle, qu’il prétendoit