COTÉS MENAÇANTS
ou quatre etrangers comme des moines dans une abbaye. Dieu • veuille que le père abbé se contente de se moquer de nous 1 2 !.
Frédéric était taquin, malin, et prenait plaisir à éperonuer son monde. Peut-être joignait-il à ces légères imperfections des imperfections autrement graves : cette personnalité monstrueuse, inhérente aux conditions royales, une insouciance absolue, quoique voilée, sur tout ce qui n’était pas lui. Voltaire a cru démêler ces côtés menaçants, et les signale dans Je secret de la parenté et de l’intimité. 11 fallait bieu pourtant en prendre son parti, quitte à laisser voir de temps à autre que l’on n’était pas soi-même sans coup de dent et sans coup de griffe. Mais quelle apparence que l'auteur de \' Anti- Machiavel poussât avec l'auteur de Zaïre les choses au delà d’une certaine malice? Frédéric avait plus besoin de Voltaire que Voltaire de Frédéric. Voltaire n’avait pas de devoirs à corriger, bien qu'il ne repoussât jamais un bon conseil venant d’un ami. Tout en travaillai) taux Mémoires de Brandebourg , Frédéric songeait aux Commentaires de César, ce chef-d’œuvre d’un grand capitaine et d’un grand politique doublés d’un grand écrivain a. Il eût voulut laisser un monument pareil, irréprochable par le langage comme par le reste. Pour cette tilche de révision et de correction, Voltaire lui semblait indispensable; mais, si ce dernier s'émancipait, s’il essayait pour un peu de substituer sa pensée à celle de l’historien ,
1. Voltaire, OKutres complète* ( Benciiol I , t. l.V , p. 514, 515. Lettre de Voltaire à madame Deuil; Potsilam, le 17 novembre 175(1.
2. Histoire de mon temps . avant-propos. — Mémoires île llrandebourij, êpitre dédicaloirc.
Mî voltaire Eplucheur de phrases.
même dans un but de flatterie, l'on n’en tenait nul
compte, et il en était pour ses observations.
Je corrige, à présent la seconde édition que le roi de Prusse va fairede l’histoire de son pays. Un auteur connu commeceluilà peut dire ce qu’il veut sans sortir de sa patrie. Il use de ce droit dans toute son étendue. Figurez-vous que, pour avoir l’air plus impartial, il tombe sur son grand-père de toute ses forces. J’ai rabattu les coups, tant que j'ai pu. J’aime un peu ce grand-père, parrequ’il était magnifique, et qu'il a laissé do beaux monuments J’ai eu bien de la peine A faire adoucir les termes dans lesquels le petit-fils reproche à son aïeul la vanité de s’étro fait roi ; c’est une vanité dont ses descendants retirent des avantages assez solides, et le titre n’en est point du tout désagréable Enfin je lui ai dit : C'est votre grand-père, co n’est |ioinl le mien, faites-en tout ce que vous voudrez; et je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et rend la journée pleine '...
« Éplucher des phrases, » qu’est-ce que Voltaire pouvait prétendre de plus dans une telle besogne? Frédéric, là, comme dans VAnti-Mac/iiavel, avait le droit de tenir à ses idées, et les services que l’écrivain étaità même de lui rendre n’étaient qu’un travaildémondage et de polissage, auquel on se prêtait avec une affectation de malice moius réelle qu’on eût voulu le faire croire. Frédéric écrivait un jour à Darget ; « Je vous renvoie mon épi Ire corrigée en tous les points. J’ai laissé harcela , pour voir ce que Voltaire eu pourra dire; il faut lui laisser le plaisir de reprendre quelque chose s... » F,tait-ce simplement pour donner ce
t. Voltaire, OE mecs complues (Beuchot), I. LY, p. SOI. Lellrc de Voltaire à madame Denis : à Polsdam, le 28 octobre 1750,
2. OEuvre* de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss. ), t. XX, p. 30. Lettre de Frédéric à Uar^ret; Potsdam, 17 50.