‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 99 sur 431 · PENTE GLISSANTE · texte numérisé non relu

PENTE GLISSANTE

des Souvenirs, le baron Thiébault. Si ces malices, trop gratuitement prêtées à Voltaire par le vieux comte, eussent été aussi réelles qu’elles nous semblent problématiques, comment eussent-elles pu être ignorées de son père, durant les vingt années qu’il demeura en Prusse, à une époque où tout ce qui avait le moindre trait aux rapports du Salomon du Nord et du Virgile français était l’objet le plus palpitaut, le plus actuel de toutes les conversations, à la cour comme à Berlin?

A ce moment, Voltaire était au comble de la faveur. Il venait de faire renvoyer d’Arnaud; on le savait au mieux avec le maître; on savait leur commerce presque continuel et d’une chambre à l’autre, quand ils avaient fait tant que de se quitter. Pour bien des gens c’était le plus puissant personnage du royaume; on se fût adressé à lui pour obtenir des grâces; les spéculateurs lui eussent sans hésiter fait la grosse part pour le gagner à leurs intérêts : que pouvait lui refuser le roi? Le poète fut accusé de n’avoir pu résister à la tentation d’utiliser le crédit qu’on lui supposait auprès du prince. Ce n’est pas pourtant ce qu’il prétend; et il eût vécu eu dehors de toute ambition et de toute intrigue. « Je ne me mêle ici que de mon métier de racommoder la prose et les vers du maître de la maison, assure-t-il à sa nièce. Algarotti me disait, il y a quelques temps, qu’il avait vu, à Dresde, un prêtre italien fort assidu à la cour. Vous noterez qu’à Dresde presque tout le monde est luthérien , hors le roi. On demandait à cet abbate ce qu’il faisait : Io seno, répondit-il, il catolico di sua maèsta; pour moi, je suis il pedagogo di sua maèsta. Je me flatte que, en

LA STEUER.

me renfermant dans mes bornes, je vivrai tranquillement'. »

Cette situation exceptionnelle avait ses périls comme ses éblouissements, et nous voudrions pouvoir dire que l’auteur de la Uenriade n’eut à se reprocher ni une imprudence ni une faute. L’on est malheureusement forcé de convenir qu’il donna largement prise à la malveillance, et que sa conduite fut plus légère, plus inconsidérée qu’il n’était permis à un homme de son âge, de sa condition et de sa valeur. C’est encore une étape douloureuse de sa vie dans le détail de laquelle il nous va falloir entrer, et qu’il est indispensable d’éclairer. Cette affaire du juif Hirsch est peu et mal connue, et nous essayerons, autant que cela nous sera possible, de retrouver la vérité dans cet écheveau de témoignages contradictoires, que les juges eux-mèmes ne nous semblent pas et n’ont pas semblé aux contemporains avoir démêlé de façon à ce que l’histoire n’ait, pour conclure, qu’à se reporter à leur arrêt.

L’Électeur de Saxe avait fondé, dans ses États, une banque connue sous le nom de la Steuer 3, qui, dès l’abord, avait émis une telle quantité de billets, qu’ils étaient forcément tombés à moins de la moitié de leur valeur. Après l’entrée du roi de Prusse daus la capitale saxonne, il fut stipulé, par un article spécial3 du traité de Dresde qui mettait fin à la guerre de Silésie, que tout Prussien, porteur de ces effets, serait intégralement

t. Voltaire, OEuvres complet fit (Beuchol), t. LV, p, 513, SI 4. Lettre de Voltaire A miulame Déniai Polsdam, le I* novembre 1750. î. Steuer ne sipnille pas autre chose que Banque.

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