‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 10 sur 342 · Marquis d'Argens, Mémoires ^Paris, 1807\^^. ^%0 , ^^V · texte numérisé non relu

Marquis d'Argens, Mémoires ^Paris, 1807\^^. ^%0 , ^^V

10 ANECDOTES CONTROUYÉES.

demeurer perpétuellement enfermé dans ce cercle étroit et frivole; et les Lettres juives y qui paraissaient chez Paupie, en 1738, le révélaient brillamment à cette société discoureuse, frondeuse, sceptique, qui les dévora. On ne les lit plus guère de nos jours, pas plus que les Lettres chinoises^ les Lettres cabalistiques^ la Philosophie du bon sens; cependant on ne pourrait refuser à leur auteur un vaste savoir, un* esprit retors et des qualités notables d'écrivain polémiste. Ces publications eurent un succès prodigieux; leur côté satirique et antireligieux seul leur eût valu des lecteurs, et le scandale qu'elles soulevèrent n'eut pas moins de part à leur fortune que l'érudition qu'on y rencontre.

On a prétendu que Frédéric, encore prince héréditaire, séduit par cette Hberté, cette audace de la pensée, ébloui par ce déploiement de citations, de documents, de textes, auxquels l'écrivain faisait dire ce qu'il voulait, lui aurait témoigné l'envie de se l'attacher; mais que d'Argens, qui savait quel terrible père et quel terrible roi était Frédéric-Guillaume, aurait répondu par un refus motivé aux offres brillantes dont il était l'objet : « Daignez considérer, monseigneur, que poiA* me rendre auprès de vous, il faudrait passer bien près de trois bataillons de garde qui sont à Potsdam ; le puis-je sans danger, moi qui ai cinq pieds sept pouces, et qui suis assez bien fait de ma personne ^ ? D Cela était au moins spécieux, et Frédéric, :a}Ouie«4*on, lui en eût si peu gardé rancune qu'à «on aTénement au trône, iltlui eûtiécrit : «Ne craignez plus

1. Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot» 9, t. }J,p. 377.

^TRÉI^BMC PRBMD SES SÛRETÉS. i i

les bataillons des gardes, mon cher marquis ; \enez les braver dans Potsdam. » Rien ne s'est retrouvé, et pour cause, detîet échange épistolaire. Et c'est là une de ces histoires cpie Thiébault a racontées, comme beaucoup d'autres, sur la foi des traités. On voit, par sa correspondance même, au contraire, qu'avant de songer à attirer le marquis près de lui, Frédéric voulut savoir à quoi s'en'tenir sur la solidité de son caractère. « Marquez-moi, écrivait-il à Jordan, de son quartier général de Selowitz, quel est le marquis d'Argens, s'il a cet esprit inquiet et volage de sa nation, s'il plaît, en un mot, si Jordan l'approuve *. » D'Argens, précisément alors, s'attachait à la cour de Wurtemberg, comme il nous l'apprend quelque part. « Je passai à Stuttgard ; j'eus l'honneur d'y être présenté à S. A. S. Mme la duchesse, qui pour lors étoit tutrice des trois princes ses fils. Cette princesse avoit beaucoup d'esprit, elle aimoit les lettres et ceux qui les cultivoient ; elle m'accorda sa protection, et j'entrai à son service en qualité de chambellan ^. »

D'Argens eût souhaité figurer auprès de cette petite cour avec un titre qui le relevât davantage, et, sur sa demande, Frédéric lui envoyait des lettres de créance comme chargé de ses affaires. « Si jamais, lui écrivait le roi à ce propos, vous trouvez de votre convenance de vous retirer, vos affaires dans le Wurtemberg finies,

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XVII, p. 156. Lettre de Frédéric à Jordan; quartier de Selowitz, 19 mai 1741 (et non le 19 mars 1742, comme elle est datée par erreur).

2. Marquis d'Argens, Histoire de V Esprit humain ou Mémoires secrets et universels de la République des lettres (Berlin, 17 68), t. XII, p. 378, 379.

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