‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 114 sur 342 · PETITS COMMÉRAGES · texte numérisé non relu

PETITS COMMÉRAGES

devois pas en être surpris puisque son père en composant le code prenoit le lait d'anesse. Ce jeune lioinme est plein d'esprit, et ne seroit pas indigne de faire sa cour à Votre Altesse roîale. La Mettrie qui l'instruit dans les mœurs et dans la religion, prétend qu'il a de la peine à modérer le feu de son imagination et assure qu'en peu il le réduira à avoir tous les vices des François sans en avoir les vertus ^ Votre Altesse roïale daignera-t-elle me pardonner cette digression, ie m'écarte de mon but, ie voudrois l'amuser, et ie crains de l'ennuïer. Je viens au poète, quelque hué et baffué qu'il soit, on commence à connoitre que le juif a tort. On assure que tout sera jugé définitivement mercredi ou jeudi prochain, et que M. de Voltaire sortira de cette affaire couronné des mains de Thémis.

M. le comte Algarotti s'est enfin résollu de revenir à Potsdam. Les premiers iours il y a eu l'air d'un flagellé, on lui a parlé et il a commencé à balbutier, il ne tardera pas à reprendre son verbe. En attendant M. de Maupertuis lient le haut du pavé avec plus de modestie qu'on attendoit d'un homme, qui a été flaté de ce que M. Terres * lui a dit en pleine académie que la terre n'étoit pas assez grande pour contenir son mérite. Le marquis d'Argens file touiours auprès de son Omphale à Manton près de Monaco, il est touiours fort regretté et fort souhaité; mais ni sollicitations ni promesses ne peuvent ébranler sa philosophie. On dit pourtant qu'il pourra revenir vers la fonte des neiges, sans doute pour prêcher le carême. La Mettrie est tel que Votre Altesse roïale Ta laissé, désirant fort de lui faire sa cour. M. Darget est touiours mélancholique, fort attaché au roi et à son devoir, et dans ses heures de récréations il parle de se pendre ^.•.

1. Il est à croire qu'avec de telles mœurs et de tels principes, le jeune Cocceji dut donner peu de satisfaction à son père, qui n'était pas heureux en fils. Un frère de celui-ci, ayant le litre de conseiller privé, désespérait, de son côté, ses parents en épousant, malgré eux, la fameuse Barberina, dont Frédéric avait été un instant amoureux, a-t-on dit. A l'époque même où nous sommes, le président poursuivait la nuHité de ce mariage malsonnant. Voir^ à ce sujet, la suite des fragments de mémoires sur Gliasot, que nous avons déjà cités, p. 239,251.

2. Peut-être le naturaliste Délia Torre, qui était correspondant do Académie de Berlin.

3. Lettre autographe du baron de Pollnitz à la margrave de Bayrcuihf à PolsdatD, ce 13 février nsi.

tNDULOENCE DE LA MAROHAVE. U7

Soit qu'elle soupçonnât quelque exagération dans les récils furibonds de Frédéric, et que des renseignements plus récents de PolUiitz eussent sensiblement allégé le poids des charges, soit que son admiration la prédisposât à beaucoup d'indulgence, la princesse, dans sa réponse à la lettre du poëte , est aimable , gracieuse, et se borne à plaisanter a frère Voltaire » sur son étrange aventure, a Vous me mandez des choses bien extraordinaires : Apollon est en procès avec un juif! Fi donc! Monsieur, cela est abominable. J'ai cherché dans toute la mythologie, et n'ai trouvé ombre de plaidoyer dans ce goût au Parnasse... J'espère quevotre Israélite aura porté la peine de sa fourberie, et que vous aurez l'esprit tranquille *. » Si la margrave ne paraissait pas attacher une sérieuse importance aux prétendues friponneries de l'auteur de Zaïre, la disgrâce, qui tenait celui-ci à distance de Potsdam, ne lui avait pas davantage fermé l'intimité des princes ; et c'est dans sa lettre même à <c sœur Guillemette, » qu'il parle du Sydney de Gresset, joué chez le prince Henri, et à la représentation duquel il assistait, non sans répulsion pour cette pièce lugubre et maussade. Il fallait, en tous cas, dissiper dans l'esprit du maître l'impression fâcheuse que cette affaire encore à juger lui avait laissée. Il convient qu'il n'a que ce qu'il mérite, qu'il s'est conduit comme un enfant, comme un étourneau, comme une tête sans cervelle. Il n'en, est pas à s'en repentir, à en faire son meâ culpâ, et donnerait tout pour ne s'être pas empêtré dans un méchant pro-

1. Voltaîre, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 565. Letire de la margrave de Ba^reoth; le 18 fémer 1751.

U^ ACtE DE CONTRITION.

ces avec un tnéchant juif, auquel il n'y avait pas grand honneur à démontrer qu'il était un voleur.

Sire, eh bien l Votre Majesté a raison, et la plus grande raison du naonde; et moi, à mon âge, j'ai un tort presque irréparable. Je ne me suis jamais corrigé de la maudite idée d'aller toujours en avant dans toutes les affaires, et quoique persuadé qu'il y a mille occasions où il faut savoir perdre et se taire, et quoique j'en eusse l'expérience, j'ai eu la rage de vouloir prouver que j'avais raison contre un homme avec lequel il n'est pas permis d'avoir raison. Comptez que je' suis au désespoir, et que je n'ai jamais senti une douleur si profonde et si amère. Je me suis privé de gaieté de coeur du seul objet pour qui je suis venu, j'ai perdu des conférences qui m'éclairaient et qui me ranimaient, j'ai déplu au seul homme à qui je voulais plaire*...

Ces aveux sont sincères, ils doivent l'être ; au moins portent-ils sur celui de tous ses défauts qui sera le plus funeste à cet homme vain, passionné, se livrant aveuglément et follement à son premier mouvement. c( Je ne me suis jamais corrigé de la maudite idée d'aller toujours en avant dans toutes les affaires ! » C'est lui qui le dit, au fort du dépit, et dans tout l'embarras que lui causent sa précipitation, ses imprudences, sa nature irritable et emportée. S'il ne spécifie rien, il nous serait aisé, à nous autres qui connaissons sa vie, de noter ces affaires auxquelles il fait allusion sans les nommer, et que, du reste, Frédéric saura rappeler dans la lettre froide et dure que nous allons reproduire.

1. Voltaire, Œuvres complètes (Bouchot), t. LY, p. 559, 560. Lettre de Voltaire à Frédéric.

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D±J*L'l* im T.TIKATX. — llCHTr lŒ XA METTRA.

TohiDre flTBÎl câitenn m) airèt gui M doni^ eaiiBa,mai£ avec une clause restrictive gni laks&htoiit en suspens, fl if awl^ il esi Trai^ guli pi'ëler le sermeDt gni loi était impffwp-, et nous Rvans, \u qu'il y était tcNit préparé^ à Ton ne imai pas conââèrer qu'il ^1 avait parfciilexDeolIail déjàréguivâlesil dans sa lettre dése^férêe an grand chaDoeâer. CepeDdaot il jCcùl pasdeouiDdéiiiîaiigiied^eDtrereDarrangf'XDeDts, «Je roinrre ma lettre, écrit-il à Dai^iet, pour tous dire <« qui s''est passé après la coDdamDatic« du juif ; car il faut instruire son ami de touU Tai voulu tout finir généreusonent , et prévenir la prisée jiuidique des diamants, qui prendra du temps, et qui retardera le l>onheur de me jeter aux pieds du roi. M. le comte de Kottembourg sait tout ce que je sacrifiais pour la paix, qui est préférable à des diamants. J'ignore par qui le juif est conseillé; mais il est plus absurde que jamais» On lui a fait entendre qu'il devait s'adresser au roi , ot que le roi casserait lui-même Tarrèt donné par son grand chancelier. Adieu, mon cher ami, on no peut

loO MANÈGES DE HIRSCH.

terminer celte affaire que par la plus exacte justice, conformément à Tarrêt rendu. La discussion tiendra un peu de temps; c'est un malheur qu'il faut encore essuyer. Il faudra encore quinze jours pour accomplir toute justice^ » Hirsch, aussitôt qu'on avait paru disposé à traiter à l'amiable, avait j ugé que l'on avait ses raisons d'en finir, et, poussé sans douteaussi parlesennemis que le poêle s'était faits, il se montra difticultueux et arrogant. « O^^ioique j'aie gagné ce procès, écrivait Voltaire au roi, je fais offrir à ce juif de reprendre pour deux mille écus les diamants qu'il m'a vendus trois mille, afin de pouvoir me retirer dans la maison que Votre Majesté permet que j'habite auprès de Potsdam. » Et, plus loin dans la même lettre, comme si, dans l'intervalle, on lui eût transmis la réponse de la partie adverse : « il refuse, tout condamné qu'il est, les mille écus que je lui offre de gagner^. »

Cette obstination de Hirsch ne pouvait être qu'une manœuvre pour obtenir des conditions meilleures. Pourtant, sur sa propre demande, les deux cootendants sont appelés en conciliation devant le conseiller intime Ulrich, le 26 février 1751. L'Israélite arrivait avec ses propositions qu'il fit connaître tout d'abord, et que Voltaire, c< pour sortir tout d'un coup de l'affaire, » selon les termes mêmes du procès-verbal, accepta avec une facilité qui dénotait son impatience d'en finir. Les clauses furent consenties et exécutées séance te-

t. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 655. Lettre de Voltaire à Dargel; Berlin, ce 30 jacivier 1751.

2. ma., t. LV, p. 572, 574. Lettre de Voltaire à Frédéric; février.

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