‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 120 sur 342 · ENFANT DE LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

ENFANT DE LA RÉGENCE

Que de choses tolérées, pratiquées il y a cent ans, par les plus honnêtHs gens, et qui seraient, à Theure qu'il est, purement et simplement des actes de brigandages! L'on parie des traitants? Qui ne l'était pas, un peu plus un peu moins? Qui ne trempait point dans ces tripotages insondables dont la seule pensée soulève de dégoût? Est-ce que les grands seigneurs, est-ce que les généraux d'armée n'avaient pas leur part faite dans les soumissionnements des fournitures? Est-ce qu'un renouvellement de bail de fermier général avait lieu sans d'énormes, de monstrueux pots-de-vin, toujours consentis par le financier, qui, en fin de compte, savait bien surqui il aurait recours? Voltaire est un enfant de la Régence, avec les financiers desquels il avait commencé sa fortune; c'est un ami du maréchal de Richelieu, dont les pillages firent scandale à une époque cependant si accommodante en pareille matière. Le moyen qu'il ne considérât pas comme fort licites des spéculations que tout le monde se permettait, chacun dans le rayon de son activité et de son influence? Il

Prusse, à l'abbé Danès, docteur en droit à Paris; de Berlin, le 23 février 1761. Voici, du reste, ce qu'on lisait dans la Gazette de Hollande du 12 mars 1751 (n° XXI) : « De Berlin, le 2 mars. Comme plusieurs papiers publics ont parlé du procès de M"", de Voltaire, cliambellan et hislorfographe du roi, contre le juif Hirscli, on a cru devoir apprendre au public que ce proci^s vient d'être jugé définitivement en faveur de M^ de Voltaire, et que ledit juif a été condamné en tous points, et mis à Tamende pour avoir voulu désavoiler sa propre écriture : ce jugement paroit également équitable et agréable à ceux qui s'intéresîient à la gloire des personnes qui se sont rendues aussi illustres au Parnasse et dans la république des lettres que Ta fait M"", de Voltaire, qui se voit par celte sentence au-deâsus de ce que bi malignité et l'envie ont répandu contre lui par une fata- J/té attachée, ce semble, au mérite et au\ tà\e\i« su^^érieiirs. »

CONCLUSIONS. i59

était en Prusse : mais en Prusse Ton n'était ni plus austère ni plus intègre qu'en France; et Frédéric, après une longue et laborieuse enquête, convenait que les fournisseurs de ses armées, les gens d'affaires qu'il employait, n'étaient pas moins avides, moins âpres à la curée que partout autre part. Voltaire, se sentant protégé, crut pouvoir user de la faveur grande dont il jouissait, pour en tirer, au point de vue de sa fortune, le parti le plus avantageux. Bien que tout cela n'eût rien de fort louable, il serait sons doute rigoureux d'estimer la moralité de ces actes à la mesure de la conscience moderne. Ce n'est pas tout, il est vrai, et l'altération de la facture du juif aurait à coup sûr une autre gravité, s'il n'y avait pas à rechercher dans le fait les circonstances, le temps et le but. Devant l'incertitude du travail des experts, les magistrats n'osèrent se prononcer, et leur hésitation est déjà un blâme. Il est à observer, en définitive, que, dans le cours des débats, Abraham lui-même sembla accepter cette estimation nouvelle à laquelle le poëte attachait une si grande importance. Tout aboutit donc , en poussant à l'extrême, à une falsification sans doute injustifiable, mais qui n'était menaçante pour la partie adverse, qu'en cas de vente déloyale, puisqu'en toute hypothèse c'était l'arbitrage d'experts nommés d'office par les juges que souhaitait et requérait Voltaire. L'auteur des Lettres philosophiques^ durant son exil à Londres, s'était appliqué à l'étude de la langue anglaise ; et, quoi qu'on ait dit, il la parlait et l'écrivait assez correctement. 11 savait bien qu'il serait récompensé de sa peine parlaleclut^ d^'à^^ws^w^^^^. 4àç^

i<;0 MÉPRIS DE LA LANGUE ALLEMANDE.

poètes et par la conversation des personnages considérables de ce grand pays. Mais pourquoi eùt-il appris la langue allemande et quel profit eût-il tiré d'un travail aussi long qu'ingrat? (c Je me trouve ici en France, écrivait-il au marquis de Thibouville, on ne parle que notre langue. L'allemand est pour les soldats et pour les chevaux ; il n'est nécessaire que pour la route*... )> Il en dit autant à d'Argental : « N'allez pas croire que j'apprenne sérieusement la langue tudesque-, je me borne prudemment à savoir ce qu'il en faut pour parler à mes gens, à mes chevaux. Je ne suis pas d'un âge à entrer dans toutes les délicatesses de cette langue si douce et si harmonieuse; mais il faut savoir se faire entendre d'un postillon^. » On pardonnera cette irrévérence à l'égard d'une langue encore sans littérature et sans maîtres, pour laquelle Frédéric lui-même ne cachait ni son éloignement ni son mépris. Si nos poêles, nos écrivains s'imposaient à la presque totalité de l'Allemagne, si la langue française était la seule qu'on parlât à Berlin, à la cour et parmi les honnêtes gens, ce n'était pas sans qu'il en coûtât au sentiment national, et qu'il ne s'élevât même de généreuses protestations. Dès 1722, Bodmer avait essayé avec Breitinger, comme lui de Zurich, de jouer le double rôle

1. Voitàirej Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p, 499. Lettre de Voltaire à Thibouville; à Polsdam, ce 24 novembre 1750.

3. Ibid., t. LV, p, 522. Lettre de Voltaire à d'Ârgental; à Potedam, le 28 novembre 1750. — Voltaire disait aussi, de la langue et des écrivains : « Qu'il leur souhaitait plus d'esprit et moins de consonnes, » Villemaiii, Tableau de la Liiiérature an dia-hiiUième xiècle (Didier, 1852), t. III, p. 326. Lessing devait plus Urd réaliser, à ses dépens^ la moitié de ce souhait-là. Les consonnes, il est vrai , sont fêtées.

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