NÉCESSITÉ D'UN TRADUCTEUR
de libérateur et de réformateur; mais ces teutatiYes n'avaient abouti qu'à susciter des rivalités de personnes, une sorte de guerre civile entre les partisans de Bodmer et ceux du grammairien Gottsched, entre Y École des Suisses et les GoUschediens ; et il ne faudra guère moins de cinquante ans et les efforts infatigables d'un écrivain d'une tout autre trempe pour préparer et amener ce complet affranchissement, dont les trois premiers chants de la Messiade, parus dès 4748, dans les Bremische Beytràge, avaient été l'aurore.
Yoltaire estimait qu'il saurait juste assez d'allemand aussitôt qu'il pourrait se faire comprendre d'un postillon ; quelque chose de plus ne lui eût pas été nuisible et lui eût été même d'un grand secours, en une circonstance où il vaut toujours mieux faire ses propres affaires qu'en confier le soin à d'autres. Familiarisé, de vieille date, avec les routines et le langage de la chicane, le poète avait rédigé ses mémoires contre Hirsch ainsi que les notes et les pièces propres à éclaircir cet obscur procès. Mais, à Berlin, Thémis rendait ses arrêts en allemand, et, pour être compris, il fallait que Voltaire parlât allemand à ses juges. Son secrétaire eut donc ordre de chercher un traducteur. Avant d'entrer à son service, Richier était professeur de langue française; il s'était lié avec un jeune Allemand, depuis peu de temps à Berlin, et les deux amis «'aidaient mutuellement dans l'étude de leurs idiomes respectifs. Le dernier, très-pauvre, très-dénué, habitait une très-petite chambrette, au second étage d'une très-petite maison, près du cimetière de Nicolaï, qu'il partageait même avec un compatriote du nom de NeU
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mann*. Il élait tout naturel que le secrétaire de Voltaire, qui savait Tétat précaire de son ami, songeât à lui de préférence : l'offre, d'ailleurs, ne pouvait être que bien accueillie; tout en assurant pour quelque temps son existence, elle satisfaisait l'un des désirs les plus ardents de celui-ci en l'introduisant auprès du célèbre écrivain. Ce jeune homme de vingt-deux ans, qui, plus tard, devait jouer un rôle si considérable dans la littérature de son pays, mais alors obscur et parfaitement inconnu, était Lessing, Pour nous, qui sommes au fait de la révolution littéraire dont il sera l'actif et passionné coryphée, n'y a-t-il pas quelque chose de providentiel dans le hasard étrange qui met en rapport ces deux hommes si différents par les idées, par les tendances et le but ; car, pour la trempe de l'esprit, l'analogie est frappante?
Lessing est donc introduit chez l'auteur de la Hen" riade^ alors installé au château royal, dans les appartements de la tour. Voltaire, qui avait plus d'une affaire, prit peu d'attention au modeste traducteur; et, la besogne terminée, apparemment l'eût-il vite oublié sans une circonstance qui, durant quelques jours, le rappela nerveusement à la pensée du poëte. Lessing commença par le respect et l'admiration ; il savait que le Siècle de Louis XIV venait d'être achevé , il insista, pressa tellement, que Richier, cédant à ses importunités, lui confia pour la parcourir la première partie de l'ou-
1. Cette maison, qui porte aujourd'hui le n^' 10, a été reconstruite depuis quelques années. La physionomie en a été conservée, dans un dessin qu'elle a fait graver, par une famille amie de Lessing, les i)3vJd FrJedJeander»